Édition 2018

Mon grand-père est né à Savigny. La dernière fois que je l’ai vu, j’avais quatorze ans. C’était dans un restaurant sur la Côte d’Azur. Il m’avait demandé ce que je voulais faire plus tard. « Avocat » j’avais répondu. C’était en novembre 1986. Il m’avait proposé d’assister avec lui au procès Barbie qui devait s’ouvrir quelques mois plus tard à Lyon. Il n’a jamais tenu sa promesse. Il est entré à l’hôpital quelques semaines plus tard. Il n’en est jamais ressorti. Le 1er avril 1987 (cette date du poisson d’avril était comme une pincée de sel sur une plaie), il est décédé. Dans les jours qui ont suivi, j’ai lu pour la première fois Le Monde. Je découpais tous les articles qui concernaient le procès Barbie dont tous les détails me passionnaient, comme un prolongement symbolique de ce que j’aurais pu vivre avec mon grand-père. Aurait-il été fier, trente ans plus tard, de savoir que je suis devenu avocat, écrivain et que je suis marié à un homme ? C’est une question que je ne m’étais jamais posée. Et qui m’est apparue hier en rencontrant des hommes et des femmes nés au début ou au milieu des années 20, comme lui. Mon grand-père est né à Savigny. A Savigny-le-Temple. Il existe, ce que je ne savais pas, une association des communes de Savigny. Il en existerait vingt-six, répartis non seulement sur le territoire français mais également en Suisse. Ici, à Savigny-sur-Braye (où la densité est l’une des plus faibles de France), le projet « Le kilomètre carré » a pris un nouveau visage. Comme chaque année depuis trois ans, une cinquantaine d’habitants du Loir-et-Cher, tirés au sort, décident de manière collective de me placer en résidence dans un kilomètre carré de leur choix. Comme chaque année, je me suis prêté au jeu, avec plaisir et curiosité. Et comme chaque année, je n’ai pas pu écrire. J’ai été balloté, pour mon plus grand bonheur, de rencontre en rencontre, ne prenant aucune note, car j’ai toujours le sentiment que la présence d’un carnet et d’un stylo abîmeraient les rencontres. Formeraient un rideau invisible, impalpable, rendant la parole suspecte. Je ne suis pas journaliste. Je suis écrivain. J’accepte les lapsus, les erreurs, les trous de mémoire. J’aime, au moment où j’écris, retrouver la photographie parcellaire de mes souvenirs proches ou anciens.

 

Dès le premier soir à Savigny-sur-Braye, je rencontre un ancien agriculteur au regard pétillant. Son rêve, m’explique-t-il était de devenir médecin. Pour ses parents, il en était hors de question. Alors il a étudié en cachette, pour avoir le bac. Il était doué. Mais ses parents avaient plus d’expérience que lui. Ils ont trouvé sa cachette, ses devoirs. Ils ont tout brûlé. Il deviendra ainsi agriculteur. Comme son père, et probablement comme son grand-père. Et comme son arrière-grand-père. Comme un sort qui nous protège, et qui s’abat sur les familles pour le meilleur et pour le pire. Aujourd’hui, et c’est probablement une revanche symbolique sur son enfance, trois de ses petits-enfants suivent des études de médecine. Sa femme derrière lui porte des lunettes ; elle est plus grande que lui. Elle hoche la tête ; il me serre la main. Je m’endors dans mon camping-car installé à proximité d’une église et de l’ancienne école des garçons, un bâtiment construit au 19ème siècle. J’ai moins peur que l’année dernière, quand j’avais dormi pour la première fois, seul, dans un camping-car ; c’était à Saint-Firmin-des-Prés. Cette année, un collectif d’organisateurs m’a offert un poisson rouge pour que je ne sois pas seul pendant la nuit, pour que je n’aie pas peur. Je dors profondément.

 

En principe, je ne dois pas bouger du « kilomètre carré » ; ce sont des frontières infranchissables. J’aime fixer des règles que je ne respecte pas. Cette année, les habitants de Savigny-sur-Braye ont eu l’idée d’installer des flash codes aux endroits précis où ont eu lieu les histoires qu’il avaient écrites pour donner envie aux « électeurs du kilomètre carré » de voter pour leur commune. Cette année, on me fait franchir les frontières. Je ne proteste pas. Je me laisse kidnapper. Et je ne le regrette pas. J’atterris dans un des plus beaux villages de France, il en a le label, Lavardin, avec son église du 11ème siècle. Pierre, un passionné du philosophe Alain, nous fait la visite. Il nous raconte l’apparition des villages autour de l’an 1000, leur disparition à l’époque contemporaine. Les fresques de l’église deviennent rouges, prennent de l’épaisseur, se resserrent en deux dimensions. Deviennent modernes. Finissent par ressembler à des planches de bandes dessinées. On y voit Sainte Agathe qui se fait couper les seins. Les femmes sont des corps ; les hommes, des esprits : je n’avais jamais autant senti que dans cette église cette inégalité. On y aperçoit, en levant la tête, le zizi du Diable. Il y a de la créativité dans ce bâtiment où je n’ose pas prendre de photo car je me suis fait houspiller avec mon téléphone portable : « Mais pose ça, m’a dit Pierre. On regarde avec les yeux. » J’ai pensé à mon stylo et à mon carnet qui sont des barrières dont j’ai appris à me méfier, contrairement à mon téléphone portable. Je l’ai posé dans ma poche, ouvrant plus grand les yeux, écoutant mieux, souriant de toutes ces photos perdues, de ce moment hors du temps. Pierre s’exprime à toute vitesse, avec précision, comme un livre ouvert. Il parle de sensualité. Il en voit partout. Le monde dans ses yeux devient vivant, malicieux et profane. Je suis de retour dans mon kilomètre carré. Je monte au premier étage de la maison des jeunes. Une femme avec une queue de cheval apprend à quatre adolescentes à chanter et à danser. Dans la pièce, il y a une grande vache en peluche. Un dessin de voiture qui s’étale sur plusieurs mètres, des miroirs pour se regarder, de grandes fenêtres de chaque côté.

 

Un plus tard, dans le même bâtiment, on improvise un point presse dans une grande pièce située au rez-de-chaussée. Il y a autant d’adultes que d’enfants ; chacun raconte son histoire. Monsieur le maire se souvient d’y avoir étudié. Il y avait un poêle. On y parle des choux qu’on posait devant les portes des filles laides. Du lilas que les garçons posaient devant les maisons des plus jolies filles. Des concours de pattes de corbeau : il fallait monter dans les arbres pour les briser et les apporter aux adultes. On me parle de la cantine. De celles et ceux qui étaient obligés de manger à genoux. Une punition comme une autre. Des jeux de billes dans la cour. Des dents qui bougeaient qu’une femme arrachait ; ce serait une légende. Le soir, dîner chez Anne, une institutrice dont la grand-mère jetait des sorts. Nous sommes une vingtaine autour de la grande table en bois. Je discute un long moment avec un grand monsieur au visage sculpté : un homme passionné de costumes du Moyen-Âge. Il construit des casques, des cotes de maille, des couteaux. Il utilise des techniques d’antan. A la fin du dîner, nous sortons dans le jardin regarder les étoiles. Une musique de « La lune rousse » de Fakear me fait sourire. Le mari d’Anne et deux de ses fils s’éloignent. Le plus petit en taille se met torse nu. Ils tiennent des bâtons. Au milieu de la nuit, ils m’ont préparé une surprise. Avec du feu. Ils en crachent. Ils font des figures, des cercles. Je suis ému par la grâce de ce trio familial.

 

Deuxième nuit dans la caravane. A huit heures du matin, je suis invité par Nadine et sa fille pour partager un petit déjeuner avec jus de fruit detox, un croissant, de l’eau enrichie. Nous partons pour une balade, comme elles le font souvent en début de journée. Elles me montrent les maisons cachées de la commune. A dix heures, j’ai rendez-vous dans une école primaire. Un archiviste nous montre des plans de l’ancienne école. Je ne savais pas qu’au 19ème siècle, l’école a d’abord été obligatoire pour les garçons. Il a fallu attendre trois décennies pour qu’elle le devienne aussi pour les filles. J’organise des tours de parole. Les enfants racontent chacun un souvenir. Puis un rêve fait pendant la nuit. Un jeune garçon explique que, dans son rêve, il ouvrait des portes. Il y avait des adultes. Vingt-sept exactement. Pour manger du chocolat, il devait sauter par la fenêtre. Il l’a fait. Un petit garçon se retourne pour me regarder fixement ; quand je soutiens son regard, il me sourit, puis note quelque chose dans son carnet. Un autre enfant explique qu’il dort avec sa mère sur un clic-clac. Ils s’expriment tous bien pour leur âge. Une petite fille connaît de nombreux mots en langue des signes. Avant de partir, je leur propose de participer à une sculpture vivante. Je fais plusieurs essais. Je leur demande de poser leurs mains sur leur visage. Cette photo me plaît. Direction la cantine. Un réfectoire sans cuisine. Les repas sont servis dans des barquettes. Le gâteau au chocolat est fait maison. Une petite fille aux yeux bleus me regarde avec une intensité douce. Un plus tard, dans la cour, je la verrai pleurer, consolée par une horde d’enfants. A côté de l’église, j’ai rencontré une femme aux yeux d’un bleu perçant. Bottes élégantes et humour noir. J’ai rendez-vous à l’EPHAD (un Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes). En arrivant, je me pose cette question : qu’allons-nous vivre ensemble ? Certains ne vont probablement pas m’entendre. D’autres ne me verront pas. D’autres ne me comprendront pas. Est-ce une surprise ou une punition pour eux de quitter leur chambre, leur lit, et de se retrouver face à moi, qui ai passé la matinée avec des enfants, dont le plus jeune avait six ans ? Je m’avance dans le hall. Ils sont une vingtaine, en demi-cercle. Certains ont les yeux mi-clos, d’autres me regardent fixement. Certains sont assis sur des fauteuils médicalisés. Je commence à leur serrer la main, les uns après les autres. Je me dis qu’il doit y avoir quelque chose de doux, pour eux et pour moi, à se toucher la paume pendant quelques secondes. Que c’est un sens qui ne disparaît pas. Un labyrinthe secret qui produit un Bip dans le cerveau. Puis je leur pose une question. Sont-ils nés ici ? Où ont-ils vécu leur adolescence ? Quelle était leur vie pendant la guerre ? Je marche sur des œufs. A quel moment vais-je trop loin ? A quel moment suis-je intrusif ? Quelle est la marge de manœuvre dont ils disposent pour me dire Non ? Une femme, qui a toute sa tête, tout son corps, qui se tient droite sur une chaise, qui est aveugle depuis un quart de siècle, nous parle de son père, de son village, des commerces à foison qui existaient à l’époque ; elle est volubile, ne veut plus rendre la parole. Un homme évoque son père, fait prisonnier deux jours après le début de la guerre. Il l’a revu cinq ans plus tard. Son corps s’était métamorphosé. Une femme raconte qu’elle travaillait au milieu des vaches à l’âge de quatorze ans ; elle nous montre le bout de son doigt coupé par une machine à betteraves. Elle se souvient du jour de son mariage, le plus beau de sa vie, avec un parachutiste qui revenait d’Hanoï. Une autre, aux cheveux rares, avec des yeux bleus, qui a probablement toute sa tête, refuse de dire un mot. Un homme à côté d’elle a un sourire d’enfant. Un membre du personnel m’explique qu’il ne pourra rien dire : il a tout oublié. L’homme me sourit fixement avec des éclairs dans le regard. Une femme à lunettes, aux gestes délicats, qui ressemble à une poupée dans une boîte à musique, fait quelques mouvements de tête et de bras. Non, vraiment, elle ne pourra pas raconter ses souvenirs, ils sont anciens, enfouis, intimes, c’était pendant la guerre, il y avait le couvre-feu, avec son mari en cachette, ils marchaient pendant des kilomètres dans la nuit, pour danser dans une maison où se tenait un bal. Un goûter est servi. Avant de les quitter, je reviens vers la femme volubile qui a perdu la vue. Elle me glisse innocemment : « Je m’ennuie. J’aimerais mourir. Mais je ne sais pas comment faire. » Son petit-fils est greffier à Lyon. Il a mon âge. Elle me donne son prénom et son nom. Quelques heures plus tard, je chercherai sur Facebook à le retrouver. J’aimerais être un messager entre lui et sa grand-mère. Une forme de pigeon voyageur des temps modernes.

 

Avec Emilie, la chef d’orchestre de ma résidence, nous prenons nos vélos pour nous rendre au club de scrabble de Savigny-sur-Braye. J’y croise un monsieur, dont le prénom est Michel. Quand il était adolescent, il avait croisé Jean Gabin sur un champ de courses ; Michel avait seize ans. Il avait attendu longtemps pour pouvoir photographier l’acteur. Au moment où il est apparu, Jean Gabin a levé la main, il ne voulait pas de photo ; l’adolescent n’a pas osé désobéir. Cinquante ans plus tard, il se souvient encore de cette photo fantôme ; elle lui manque d’une certaine manière, comme une case qui n’aurait pas encore été cochée. Un peu plus tard, une femme reste debout devant la table où je suis assis. Elle ne veut pas s’asseoir, elle se tient en équilibre avec ses deux paumes, prête à partir. Elle raconte que son père avait été fait prisonnier, qu’il s’est évadé ; il ne fallait pas que ça se sache, alors il s’est caché dans la forêt. Elle devait avoir sept ou huit ans ; elle avait rarement le droit de venir le voir, au milieu des arbres. Ses yeux deviennent presque humides. Autour d’elle, des personnes lui touchent la main, lui apportent toute la douceur qu’ils peuvent. Elle parle des « boches » qui les obligeaient, elle et son frère, à goûter le lait qu’ils avaient commandé, pour être sûrs qu’il n’était pas empoisonné. Une femme assise à côté de moi lui demande de ne plus utiliser le mot « boche ». Je ne peux pas, dit la femme debout (ce n’est pas tout à fait vrai : quinze minutes plus tard, après avoir prononcé une dizaine de fois le mot « boche », après s’être fait reprendre à chaque fois par l’autre femme, elle finira par dire, avec un soulagement paradoxal, « les Allemands », comme si ce mot s’était échappé de son vocabulaire, à la manière d’un papillon, et qu’il revenait finalement au bercail, et que cela la rassurait). L’autre femme, celle qui ne veut pas qu’on dise le mot « boche », celle qui rêve de réconciliation, me parle d’une collègue qu’elle a rencontrée dans une formation il y a vingt ans. Cette collègue est tombée sur des photos de famille. Dessus, elle a remarqué une petite fille qu’elle ne connaissait pas. Elle s’est renseignée. Elle a découvert que c’était une enfant juive cachée pendant la guerre à « Savigny-sur-Braye ». La femme qui n’aime pas le mot « boche » a été sollicitée pour mener une enquête.

 

Il y a effectivement quatre enfants juifs qui ont été cachés dans le village, puis dénoncés. L’une a été arrêtée dans la cour de l’école. Après la guerre, une croix gammée a été dessinée sur la maison du secrétaire de mairie qui avait collaboré. Cette croix existerait toujours. Il y a quelques années, une plaque à la mémoire de ces quatre enfants a été inaugurée sur le monument aux morts de Savigny. Cette plaque a été détruite peu après. Elle a été réinstallée, mais de manière plus discrète. Il y a un ou deux ans, des collégiens ont étudié cette histoire, sont venus en car. Ont apporté des fleurs. Elles ont été arrachées. Je ne sais pas si c’est vrai. Je sais simplement que l’histoire est à vif. Avec Emilie, nous prenons nos vélos à la recherche de cette croix gammée qui aurait été dessinée à la fin des années 40. Dans la rue dont on nous a donné le nom on interroge une habitante. Cela ne lui dit rien. Dans cette rue qu’elle emprunte tous les jours, elle a remarqué une pierre qui ressemble à une tête de lion. Emilie et moi allons vérifier ; nous lui faisons remarquer que cette pierre ressemble plutôt à un poisson. On observe les façades de chaque maison de la rue. On touche la pierre. Finalement, on retrouve comme un fantôme du passé cette croix gammée, devenue discrète, que personne n’a effacé, à côté de laquelle aucune plaque pour l’instant ne vient raconter l’histoire.

Nous repartons sur nos vélos ; nous sommes en retard. Il fait nuit. J’ai rendez-vous au gymnase, pour un cours de zumba. Puis dans la caserne de pompiers, pour manger des pizzas et boire de la liqueur d’épine. Dans une armoire vitrée se tient des trophées, des souvenirs. Notamment un couteau qu’un habitant avait utilisé il y a des décennies pour tenter de se suicider. On me déguise en pompier ; on me sangle. J’ai entendu des bips. Un homme dont une lettre s’est écorchée à l’Etat-civil m’a montré les flancs du camion, avec la partie pour le feu et celle pour les accidents de la route. J’ai joué au babyfoot avec eux. Lamentablement, avec la même maladresse que pour la zumba. Le samedi matin, je rencontre un adolescent, particulièrement mâture pour son âge, qui s’apprête à devenir éleveur de chèvres. Je lui conseille de tenir son journal. Une femme aux cheveux courts, au franc-parler, maire d’un des villages alentours, évoque la ligne de démarcation ; sa famille avait tout quitté au milieu d’un repas. Quand elle est revenue quelques semaines plus tard, les haricots dans les assiettes qui n’avaient pas été mangé, avaient germé. Comme une installation d’art contemporain. Elle nous apprend qu’il y a eu un attentat ; depuis quelques jours, je ne regarde plus les infos. Cette résidence est une parenthèse dont c’est bientôt la fin. Je sais que tout à l’heure il y aura un de mes jeux, le « Bal du silence ». Je sais que cette nuit, vous allez me manquez. Merci à chacun d’entre vous. Tout à l’heure j’ai bu du champagne offert par le club du champ de courses. Un des hommes m’a fait penser à mon grand-père. Il s’appelait Jacques. Et je ne sais toujours pas s’il aurait été fier de moi.