178 – Fausses notes, embrouilles et Mystère à Busloup

De Patrick EDGARD

Au XXème siècle, le jour de Noël, une histoire rocambolesque et bien triste arriva à Busloup. Afin d’appeler ses ouailles à la messe de la Nativité, le curé ordonna à son bedeau de sonner les cloches à toute volée. C’est à cet instant précis que tout a commencé ! Le curé avait la réputation d’avoir l’ouïe fine : il se mit en colère quand il constata que les… ses cloches sonnèrent FAUX ! Sa colère décupla quand il croisa le maire sortant de la boulangerie.
«-On a saboté mes cloches !
-Vous délirez monsieur le curé !
-Evidemment, vous n’avez pas l’oreille musicale… c’est un scandale !»
Tout ce tintamarre fit sortir les Bucilliens qui s’attroupèrent autour des deux notables du village sur le place Sainte Anne. Quand un homme, maçon de métier, ameuta les badauds :
«Le clocher de l’église est tordu, monsieur le maire
-Comment cela… Tordu !»

La foule en chœur s’écria :
«Oh ! Le clocher de l’église est de travers !»
Le curé en colère devint rouge pivoine, impossible de le calmer. Quant au maire, débonnaire, il se gratta la tête afin d’éloigner les nouveaux ennuis. Le curé titilla le maire, les mots fusaient ce qui divisa les curieux et alimenta les rancœurs et la sempiternelle guéguerre : droite / gauche
«Qui va payer les travaux monsieur le maire, qui… ?
-Je n’en sais strictement rien ! C’est Noël aujourd’hui, il me semble, alors demain sera un autre jour ! Je rejoins ma petite famille
-Vous fuyez les problèmes monsieur le maire» hurla le curé
Le maire prit un air goguenard et répliqua :
«Bien voyons c’est moi cette nuit, je me suis accoudé contre le clocher et je l’ai faussé, je ne me voyais pas aussi grand !»
Puis il s’éloigna et quitta les lieux pour rejoindre son foyer.
La foule palabrait émettant des dizaines de suppositions sur les causes de cet accident, le curé ne décolérait pas et aucune ouaille ne tenta de le ramener à la raison de peur d’être copieusement tancé !
C’est alors que le brave père Charlot, garde champêtre de la commune, sortit de sa maisonnette où il vivait avec sa vieille mère qui n’avait plus toute sa raison comme on disait à cette époque.

Il était soucieux, voire ahuri ce qui troubla quelques péquins qui s’empressèrent de le taquiner. Le brave homme d’habitude débonnaire, ne se laissa pas marcher sur les pieds et les rabroua, ce qui perturba ces dites personnes. Il croisa monsieur le comte entouré de sa nichée de gamins qui se rendait à la messe de Noël et curieusement au courant du fait divers cocasse qui troublait la tranquillité de la commune de Busloup ; Le sang bleu connaissait trop bien le père Charlot et, à brûle pourpoint le questionna :
«-Père Charlot ! Tu nous caches quelque chose ? Je le lis sur ta trogne mon « gas »!
-J’ai promis ! Nom de Diou ! J’dirai ren !
-Tu meurs d’envie de cracher le morceau mon « gas »
-Foutez moi la paix monsieur le comte, j’suis pas d’humeur !»
Mais les hommes en ce bas monde sont bien faibles et monsieur le comte, fin psychologue, fouilla dans sa poche en sortit un billet à l’effigie de Bonaparte qu’il cala dans la paume du garde-champêtre qui demeura coi et redevable car il devait sa place au châtelain. Le manège n’échappa ni aux badauds ni au curé tenus à l’écart par un signe de la main de monsieur le comte. Ils s’installèrent sur un banc en éloignèrent la nichée et la comtesse puis le père Charlot se confia d’une traite.
«V’là monsieur le comte ! Cette nuit, le maire m’avait demandé de faire une patrouille dans la commune avant minuit, la routine comme on dit. Arrivé au coin de la rue de la Saboterie et de la rue de l’Abbé Gauthier, j’ai vu sortir le Père Noël de la maison comme qui dirait pompette ! Je l’ai abordé lui demandant s’il voulait mon aide…

« Non » ! me dit-il mais il jurait et semblait maudire les gens de « cheu » nous ! Et il me raconta pourquoi il était rond comme une queue de pelle !

« Père Charlot, vous avez de drôle de coutumes dans votre patelin ! Dès la première maison après avoir déposé les cadeaux, le maître des lieux insista pour me payer un verre en me criant : quand le facteur, les pompiers passent pour les calendriers, la coutume veut qu’ils trinquent… pour le père noël, même punition…me gueula-t-il… Ah pauvre de moi ! J’ai voulu faire plaisir et je suis dans un triste état et je n’ai pas fini ma tournée… je l’ai accompagné jusqu’à l’église où il avait amarré son traîneau au clocher. Il mit beaucoup de temps à grimper dans sa charrette puis il enroula son échelle de corde et donna l’ordre à ses rennes… et là tonnerre de Brest, un bruit sourd déchira la nuit. Je n’en cru pas mes yeux : le clocher était tordu. Le père noël avait oublié d’enlever la corde enroulée autour du campanile. Il coupa le lien, le récupéra et ordonna à ses rennes de se poser sur la place Sainte Anne tout en chuchotant : »Père Charlot, tu n’as rien vu, rien entendu et surtout bouche cousue sinon gare à toi si tu me trahis…

Tu disparaitras pour toujours ! Voilà monsieur le comte, ce qui me tourmente depuis cette nuit mais chut ! N’en dites rien, c’est un secret, j’ai vot’ parole m’sieur le comte !
Le garde champêtre inconscient regagna sa maisonnette et le comte s’empressa de mettre au courant le curé qui se mit à beugler en maudissant cette fête païenne.
Les jours passèrent, l’hiver s’endurcit et la neige couvrit d’un épais manteau le Loir et Cher. Le grand froid condamna les enfants à se calfeutrer dans leurs foyers, la vie était plus qu’au ralenti dans Busloup. Mais un mystère déconcerta les gens de la commune, au milieu de la place Sainte Anne, un énorme bonhomme de neige siégeait, fait troublant, il ressemblait au père Charlot le garde champêtre…

Qui bizarrement demeurait introuvable comme qui dirait volatilisé et ce n’était pas sa pauvre mère qui n’avait plus toute sa raison qui pouvait renseigner le maire et les gendarmes. Le grand froid quitta la région. Sur la place Sainte-Anne, au milieu d’une flaque d’eau, reposait la tenue du garde champêtre que monsieur le comte ramassa religieusement car il avait tout compris… craignant surtout de subir le même sort, rongé de remords, le comte finança la réparation du clocher.
L’enquête de la gendarmerie demeura lettre morte pourtant les « pisseurs d’encre » à scandale remuèrent le village, harcelèrent les Bucilliens pour nourrir leur torchons… La commune se tût afin de respecter la mémoire de feu « père Charlot » et il ne sera jamais remplacé !

Patrick EDGARD
5 décembre 2016