169 – Dans l’ombre de la fonderie I

De Mona Renard

Ecrit le samedi 24 juillet 2010.

MANUEL.

Manuel va quitter le village. On ne l’a jamais tant vu !
Trente ou quarante ans de vie ici. C’est lui qui, en toute discrétion livrait mon bois, à la demande de mon voisin Serge. On avait pris l’habitude de faire comme ça, chacun avait son rôle dans l’affaire. Moi, je ne voyais presque jamais Manuel…
Combien de temps ai-je mis à connaître sa silhouette ?
Il a ouvert ses volets sur la route. Je ne les avais connus que clos. Il repeint de blanc sa façade : il laisse tout propre avant de repartir chez lui.
Le voilà à la retraite.
Son épouse n’est jamais venue en France.
Ses vacances : une petite valise à la main, je l’ai vu monter dans un taxi. Il partait pour la gare, puis pour le Portugal.
Une vie que l’on voyait à peine en face de nous, limpide.
La France avait besoin de bras. Ayant de l’ambition pour le trajet de ses enfants, il avait besoin d’argent. Le marché a été propre, honoré, sans bavure de part et d’autre. Il a été le dernier ouvrier de la Fonderie de Fréteval puis a été repris par une autre fonderie du côté de Montoire, jusqu’au jour de la retraite.

Les enfants, deux garçons, maintenant adultes, vont venir passer leurs premières vacances dans la maison que leur père a habitée pour eux, pendant toute leur enfance, et cela au moment de la quitter.
 » Et votre femme, ai-je demandé à Manuel ?
_Non, elle ne viendra pas, elle est malade, le voyage est trop fatiguant… »
Il chasse l’idée d’un geste. Il n’a pas les mots. Il m’avait déjà répondu comme cela une précédente fois.

Il a vécu ici une vie mesurée au minimum : lieu d’ascèse, dignité, silence aimable et sourire accueillant. J’entendais sa deux chevaux démarrer à cinq ou six heures du matin mais je ne l’entendais jamais rentrer dans les bruits et les occupations du soir. Pas un rai de lumière ne perçait les volets.

De lui, il me restera une anecdote exquise :
Nous partagions presque à nous deux l’immense parking du bout de ce village.
Un soir d’hiver nous nous garons ensemble, chacun, comme à son habitude, à chaque bout des lieux.
Son pas double le mien pour retrouver nos maisons respectives et il me dit dans son français incertain sur un ton malicieux :
« Là où est ma voiture, j’ai le soleil très tôt le matin et pas besoin de dégivrer les vitres…Vous devriez faire comme moi ! »
Et, oui. ! Manuel qui se lève tôt sait beaucoup de choses. Qui vit dans la simplicité apprend tellement !
Manuel est plus jeune que moi, et pourtant j’ai pensé au savoir de mes grand’ parents.
C’est après cette anecdote que j’ai été attentive aux frémissements de vie en face et les frémissements ne manquent pas d’intérêt!
Le bruit du moteur de la deux chevaux va me réveiller dans son absence.

Les enfants de Manuel ne viendront pas.