167 – La maison de Berthe

De Anne

Je participe au festival de création numérique, vous le savez. J’ai posté quelques textes sur le « kilomètre carré ». Des textes que j’avais « en stock », des que j’ai écrit pour…
Des textes de fiction, ou sur la réalité de mon/mes kilomètres carré.
Mais depuis le début de cette aventure je sais que l’occasion est celle qui me permettra de me tourner vers le passé, l’histoire d’ici. De ce qui nous relie à ce lopin de terre.
Celle qui nous relie… La famille, et Berthe.
Parce que c’est d’elle que m’a parlé mon père.
Parce qu’elle a été extraordinaire dans son époque.
Nous habitons la maison de Berthe. Transmise par mon père, pour une partie, rachetée à un vieux et lointain cousin pour l’autre.
Dans mon enfance, la Hirlière était la maison de vacances. Les étés à courir dans les chemins, les chemins parcourus en vélos, les adultes vaguement là, dans le cadre…
La première fois que Gilles est venu à la Hirlière, il s’est retrouvé à dormir chez les voisins, à coté de l’étable. Nous n’étions pas encore mariés et ma grand mère, Marie Thérèse, qui régnait encore sur le lieu n’aurait pas toléré (tolérance était un très gros mot pour elle) que nous partagions les draps humides caractéristiques du lieu à l’époque…
Nous avons réellement investit les lieux, y posant nos bagages, quelques années plus tard, et j’ai commencé à écouter les histoires relatives à la maison. Que mon père rapportait.
Nous habitons la maison de Berthe. Mon arrière grand mère.
Mon grand père Gaston y a vécu, quelques années, pendant la première guerre, mon père Albert pendant la seconde… L’un et l’autre avec Berthe.
Berthe fût une jeune fille de caractère, perturbée m’a affirmé un vieux garçon, cousin lointain, qui l’a connue, perturbante pour son époque dirais je…
Elle était l’une des filles du maire (de 1888 à 1904), Auguste Augis. Et elle était douée. Elle est allée à l’école, jusqu’au certificat d’étude et au delà. En classe d’économie sociale et familiale. Elle faisait surement la fierté de son père, qui n’avait pas de fils. Jusqu’au jour où elle s’opposa à lui.
Ou lui a elle. Le jeune homme qui lui plaisait ne plut pas au père.
Il n’avait pas de bien? Il n’était pas du coin? Il n’était pas paysan? Auguste refusa sa fille, et sa ferme, à celui qu’elle avait choisi.
Alors Berthe est partie.
Elle est allée se louer (quelle expression terrible!) comme domestique dans une « grande » maison.
A 25 ans elle était cuisinière dans une demeure de maître à Chantilly. Elle dirigeait la cuisine, préparait des diners de galas pour des gens de la haute.
Elle avait un statut. Mais pas de mari. L’amoureux avait disparu.
Pas de mari. A 25 ans.
Alors elle accepta la proposition du cocher, responsable de la meute, sonneur de cor, un Auguste, lui aussi. Elle l’épousa et le suivit chez lui au nord. En Belgique où il avait des terres noires et riches.
Elle y eu des enfants, 4, dont des jumeaux, dont seul un survécu aux premiers mois si délicats… Gaston.
D’autres enfants auraient pu agrandir la fratrie…
Si les temps n’avaient pas été si agités. L’Europe était à feu et à sang… La Belgique qui se voulait neutre n’avait pu échapper à la première guerre mondiale. Et la ferme d’Auguste se trouva « calée » entre les deux lignes de tranchées.
Imaginez…
Auguste y trouva vite son compte: il pouvait, et ne se gênait pas, vendre ses patates aux deux camps.
Berthe ne le supporta pas.
Un jour, elle passa le checkpoint, tenant son fils par la main, son panier plein de légumes laissant entendre qu’elle avait juste fait quelques emplettes.
Et elle rentra en Loir et Cher. A la Hirlière.
D’Auguste père je n’ai plus entendu parler. La vie l’avait maté, peut être. A moins que ce soit la mort qui l’ai effacé. Je n’ai eu d’écho, par une très vieille cousine décédée depuis, que de sa maman, malade. Une maladie de femme, un mal dans le sein.
Berthe est donc restée auprès de sa mère avec son fils. Jusqu’à ce que la guerre cesse.
La guerre terminée Auguste, l’autre, le belge, le mari, lui demanda de rentrer.
Mais Berthe resta à la Hirlière. Lui envoya t-elle un courrier pour lui dire son refus, fit-elle la sourde oreille? Elle ne regagna pas le foyer marital.
Gaston, lui, rentra dans le Nord. Un jour son père vint le chercher à l’école et le ramena chez lui. Sans plus l’explication. Rayant Berthe de l’équation par sa seule volonté.
Gaston l’a crue morte jusqu’à l’adolescence.
A 14 ans il voulu savoir. Il écrivit au maire de Fortan pour avoir les précisions que son père lui refusait. La réponse du maire eu l’effet d’une bombe. Berthe était bien vivante et serait très heureuse de revoir son fils. L’Auguste fût furieux mais l’Auguste laissa Gaston rendre visite à sa mère.
Gaston renoua donc avec sa mère. Il passait toutes ses vacances auprès d’elle.
C’était, lui aussi, un jeune homme doué. Un artiste, qui jouait du violon, peignait, était dessinateur de métier, dans une usine qui fabriquait des locomotives, des trains.
C’était un bien bel homme mais il était le fils de Berthe, celle qui était partie. Celle qui n’était pas revenue. Celle qui avait dit non.
Gaston épousa Marie Thérèse, une « bonne » chrétienne qui eu la « générosité » de le prendre malgré ce handicap. Marie Thérèse qui trouva refuge, son nourrisson Albert dans les bras, auprès de Berthe lors de la débâcle, son mari étant prisonnier en Allemagne.
La cohabitation ne dut pas être simple car à peine Gaston rentré de captivité (il s’était rendu malade) ils déménagèrent à Vendôme. Ne rentrant dans le Nord qu’à la fin de la guerre…
Ils sont rentrés dans le Nord et Berthe s’est retrouvée seule. Seule et sauvage.
C’est avec le fusil qu’elle a accueilli l’électricien que lui avait envoyé Gaston pour lui apporter un peu de modernité, c’est au puis, avec les seaux portés à l’épaule qu’elle continuait d’aller chercher de l’eau. Et elle refusait de faire paitre ses chèvres ailleurs que dans ses prés. Même si, avec le remembrement, ils n’étaient plus les siens…
Berthe, la femme seule, la femme bizarre, la folle.
Elle est restée dans le souvenir de mon père comme une grand mère un peu excentrique, ça devait lui changer de sa mère…
Berthe est morte un jour. Bien sur. D’une maladie qu’elle avait attrapé avec ses chèvres. Tous les efforts de son fils pour lui apporter le confort et l’hygiène ont été vain…
Oui, nous habitons la maison de Berthe. Nous y sommes arrivés avec notre ainé âgé de quelques mois, nous avons retapé, rénové la maison, nous y avons eu 4 autres enfants… Nous y sommes depuis 27 ans.
Gaston en aurait été ravi. Albert l’était et ils veillent sur nous, un peu… Tant que l’on se souvient d’eux, tant que l’on raconte… La chance d’habiter la maison de Berthe.