150 – Promenons-nous…

De Hélène O.

Un petit marron, bien rond, bien luisant, et puis un autre et encore un autre, un peu plus loin… un enfant les repère, court et se précipite pour les ramasser. « Attention, tu vas tomber ! »Mais le petit n’a cure de cet avertissement, il n’écoute que son désir et l’appel de l’aventure. Qu’en fera-t-il ? Un jeu, une simple collection, peu importe…Une autre fois il repassera en compagnie de ses camarades de classe par cette allée qui domine le fossé et les murs d’enceinte de Fréteval aux temps anciens : ce sera l’occasion d’observer la nature pour mieux la comprendre ou d’apprendre la longue histoire de ce village niché dans un trou de verdure.

Plus tard, il les oubliera, ces petits marrons, mais toujours il reviendra sur ce lieu, lieu de passage, de rencontre, où se donnent les premiers rendez-vous.

Dès le début du printemps, on voit cette jeunesse se regrouper, venue de partout, à pied, en vélo, sur des engins pétaradants, Et là, bien calés contre le parapet du pont qui surplombe le fossé, ils engagent de longues conversations, échangent confidences, regards. Ainsi naissent les premières amours.

Cet endroit planté d’une double rangée de marronniers, arbres, ô combien majestueux il y a une vingtaine d’années, remplacés par de nouveaux qui commencent à prendre de l’envergure, se pare de couleurs flamboyantes lors de la floraison. Et quelque temps plus tard c’est un tapis rouge sang que foulent les promeneurs.

Sous une épaisse ramure qui protège de la chaleur, s’installent parfois l’après-midi des équipes de joueurs de pétanque. L’allée se transforme en terrain de boules. Heureusement elle est longue et cette activité n’empêche pas les enfants de jouer, les anciens de faire une pause sur l’un de ses bancs et les propriétaires de chiens de passer pour se rendre sur les bords du Loir afin que leurs animaux puissent s’ébattre.

Chaque année on assiste au grand déballage de la brocante. Avant l’aube, chacun s’avise de prendre un espace le plus abrité possible du grand soleil de juillet tout en étant le plus en vue pour exposer ses objets les plus hétéroclites. Un joyeux brouhaha éveille les alentours et c’est le début d’une longue journée au cours de laquelle on achète, on vend, on brade. C’est aussi l’occasion de retrouver dans cette « passegiata », comme disent les Italiens, des connaissances, des amis, des gens qu’on avait pas vus depuis longtemps.

Dès la fin du mois d’août, les feuilles commencent à se recroqueviller et prennent des teintes brunes, comme grillées. Les pluies automnales et les rafales du vent d’Ouest ont vite raison de cette canopée et bientôt interviennent les cantonniers armés de souffleuses qui se battent contre ce tapis longtemps récalcitrant.

L’hiver laisse ces squelettes noirs, la neige parfois vient les revêtir. A Noël, quelle joie ce serait si elle était là ! Le passage du Père Noël en calèche aurait beaucoup plus d’allure et les cris des enfants viendraient égayer cette triste saison. Souvent les bancs restent vides, seuls quelques silhouettes bien emmitouflées pressent le pas pour retrouver leurs pénates. Il faudra attendre…

Non, moi je n’attends jamais car cette allée, ce mail comme on le nomme, mon mail, notre mail m’apporte toujours du plaisir quel que soit le moment de l’année.

J’aime entendre le matin les oiseaux se mettre à chanter de plus en plus tôt quand revient la lumière, la chouette hulotte lancer son cri si particulier dans la nuit, les grenouilles coasser à l’époque des amours. J’aime voir la brume se lever quand j’ouvre mes volets, admirer le soleil rougissant à son coucher, entendre les insectes bourdonner. J’aime sentir le vent et la pluie fouetter mon visage quand j’emprunte son parcours.

J’aime ces allers et venues qui rythment la journée, ces gens qui se croisent, discutent, rient, ces chiens, qui accompagnent leur maître tout en cherchant eux aussi à rencontrer leurs congénères. Quelle convivialité génère ce mail ! Et dire qu’il aurait pu disparaître, mais ça c’est une autre histoire.