013 – En traversant Pont l’Ane

De Duhourcq Roselyne

EN TRAVERSANT PONT L’ÂNE
En traversant Pont l’Âne, une vieille dame me fit signe de m’arrêter. Bien qu’intrigué, je la rejoignis. Elle m’invita à prendre le café et s’empressa de me raconter un fait divers cocasse qui s’est déroulé à Busloup…
Jadis, un pauvre bûcheron et son fils ainé gagnèrent les bois de Busloup accompagné de leur baudet attelé à une charrette afin de couper des sapins pour les Bucilliens et ceux des alentours. Arrivés sur place, ils repérèrent les dits arbustes et s’apprêtèrent à couper le premier quand un hibou les agressa.
«Oh là ! Vous n’allez pas saccager la sapinière…
-Comment oses-tu bel emplumé m’en empêcher ! Je suis un gagne-misère et je dois accomplir cette besogne pour nourrir ma nichée de gamins»
L’homme saisit sa cognée afin d’estourbir le volatile. Echec ! Les cris du hibou ameutèrent le renard qui aussitôt montra les dents:
«Quitte les lieux brave homme ! Sinon, je mordille tes chevilles !
-Sacré nom d’une pipe ! Depuis quand les animaux parlent ainsi aux humains, je deviens maboule. Gaston ! Allez mon gars… Coupe-moi ces sapins, on a assez perdu de temps.»
Le premier sapin coupé, le renard passa à l’attaque. Il poursuivit le bûcheron qui trébucha sur une racine et s’affala tout son long.
«Pitié !» Le bougre implora le renard. Apeuré, le bonhomme se figea devint muet et baissa le regard vaincu par le goupil.
Et pendant ce temps, son fils s’activa pour abattre d’autres sapins quand un grognement le fit trembler. Une harde de sangliers le cernait. Le pauvre Gaston se recroquevilla en claquant des dents
«Papa ! Au secours ! Les sangliers vont m’attaquer.
-Nigaud ! Gros béta ! Discutons. Rien ne sert de recourir à la violence» s’exclama le chef de la harde
«Vois-tu gamin, les petits sapins que tu pilles dans ces bois vont finir sur les trottoirs après avoir été décorés pour Noël, cela est sordide !
-Mais, mais ! Bégaya le Gaston. C’est la tradition…
-Ramasse tes outils ! Tu laisses les sapins que tu as zigouillés et je ne veux plus te revoir dans cette contrée où sinon, le cerf te chassera à coups de cornes. Maudit soient les hommes pour détruire ainsi les bois et les forêts !»
Le bûcheron et son fils déguerpirent, dans la panique laissèrent leurs outils et leur baudet.
Arrivés dans leur chaumière, tout tremblant, incapable de raconter leur triste aventure, sursautant au moindre bruit, ils mirent une semaine pour recouvrer leurs esprits. Ils osèrent raconter leur mésaventure mais les gens se moquèrent d’eux et l’histoire se propagea dans le Perche et le Vendômois…Alors un soir, le hibou, témoin de la scène, rendit visite à une mamie de Pont d’Âne pour rétablir la vérité. C’était la grand-mère de la dame qui vient de me raconter cette histoire. C’était trop tard. Le bûcheron était moqué par tous.
Quelques jours plus tard, le brave homme parcourut ses arpents de terre et lui vint une idée. «Sapristi mais c’est bien sûr ! « J’vas » planter des pousses de sapins… puis je les vendrais en pot sur les marchés et les gens les replanteront dans leur jardin mais c’n’est pas tout ? Faut que j’trouve des sous pour démarrer mon affaire et c’n’est pas gagné ! Maudits marchands se sous»
Patrick EDGARD
31 OCTOBRE 2016

011 – Les jardins de Chaumont

De : olivier Vetter

Une fois par an, au mois d’août, nous allions passer l’après-midi à Chaumont. Nous longions la Loire par sa rive sud. Meung. Beaugency. Blois. Et Chaumont. Nous prenions notre temps. Rien ne pressait.
Nous allions visiter le festival des jardins, en parfaits citadins, passant d’une parcelle à l’autre, profitant du soleil. A chaque année, son thème et à chaque festival, ses surprises telles que ce jardin zen japonais dépourvu de végétation, ou cet autre, planté de parapluies ouverts. Les surprises ne manquaient pas.
La Loire coulait en contrebas sous les frondaisons, nous apportant un peu de fraicheur. De temps en temps, tu t’asseyais sur un banc pour te reposer, à l’ombre. J’en profitais pour prendre quelques clichés, avec parcimonie. Le numérique n’existait pas encore. Il fallait économiser la pellicule. Je cherchais le meilleur angle, la lumière idéale. Je peaufinais le cadrage. Désireux de ne rien perdre de cette précieuse journée.
J’appréciais ces moments privilégiés que nous partagions. Tous les deux. Avec ce sentiment qu’il fallait en profiter au maximum. Le temps était compté.
Après la visite, nous allions manger une glace dans la cours du château. Bizarrement, nous ne sommes jamais risqués à l’intérieur. Seuls les jardins nous intéressaient. Même si nous ne connaissions pas le nom de ces plantes qui nous émerveillaient tant. Mes compétences en matière d’horticulture se limitaient aux géraniums du balcon que je plantais dans de banales jardinières, à la belle saison.
D’année en année, ta santé déclinait. Tu t’étiolais. Une situation irrémédiable que je ne pouvais que constater. Tu passais de plus en plus de temps sur les bancs, épuisée, percluse de douleurs. Le moindre déplacement se transformait en parcours du combattant. Une racine. Une marche. Un trou. Un rien te déstabilisait. Tu chancelais. Je te soutenais.
Lors de notre dernière visite, tu es restée à l’entrée du festival, incapable d’aller plus loin. Le voyage t’avait épuisée.

Cela fait des années que je ne suis pas retourné à Chaumont. J’ai changé de région, de vie.
Et surtout, tu n’es plus là.

 

 

010 – La Commanderie templière

De : Ludes

Perdu au fond d’un vallon du Perche vendômois,
Et niché face à un mystérieux et impénétrable bois,
Se dresse fièrement ce noble édifice moyenâgeux,
Entre havre de paix contre les belliqueux,
Et retraite monastique en bordure d’un cours poissonneux.
Combien s’y sont retrouvés avant la Terre sainte,
Pour se préparer en silence à la mystique étreinte,
Ou plus simplement pour s’y voir offrir une secourable pinte,
Réconfort d’un quotidien traversé d’innombrables contraintes.

Une fois l’imposant porche franchi, les sens sont aux aguets,
Des gueux autour de la grange dîmière pourraient s’agiter,
Et les cloches de la chapelle, de leur carillon la prière annoncer,
Les moines suspendant leurs durs labeurs aux champs,
Et la basse-cour remplie de rumeurs et de beuglements,
Retrouvant un temps sa paisible et douce sérénité,
Loin des cris de porcins agités et des piaillements de la horde gallinacée.
Populace locale et templiers bardés d’armures au blason évocateur,
Partageant dans un même idéal leurs rêves et leurs douleurs !

Face aux hordes destructrices vivant de rançons et rapines,
La commanderie, de ses hautes enceintes, entraîne les lames fines,
Au combat spirituel comme à la protection des innocents civils.
Ses toits de tuiles offrent au voyageur un gîte bien utile,
En cette campagne loin des bourgades et des forteresses,
Où l’hospitalité y est autant appréciée que la sagesse.
La douce lumière des couchants irradie sur ses parements de briques,
Y suscitant de tièdes veillées de partage ou de sombres crises mystiques,
Au cœur de cette terre douce et généreuse, mais aussi parfois ascétique.

Aujourd’hui, loin des litanies grégoriennes et des homélies templières,
Cette commanderie continue de fasciner de son aura hospitalière.
Lieu de rencontres fortuites comme d’improbables et ambitieux projets,
Saura-t-elle briller aux yeux de cette multitude d’inconnus connectés et passionnés,
Pour participer à cette autobiographie collective que propose Mathieu Simonet ?
Si certains la considère comme un jeu, d’autres offrent une part qu’on nomme l’intime,
Cette zone enfouie et silencieuse qui émerge et parfois submerge jusqu’à l’ultime.
Les pierres ont gardé dans leur mémoire ces rencontres humaines à la commanderie d’Arville,
Comme l’auteur nous propose de transmettre sous sa plume les émotions qui nous habillent.

009 – Un mot de buis

De Carole Chollet Buisson

Quand j’étais enfant, mon grand-père avait taillé, dans le jardin de la maison Ferrand, un petit canard de buis.
Un charmant canard vert à feuilles tendres qui bondissait sur la haie, prêt à s’aventurer dans le monde, comme nos vies d’enfants, et prêt comme elles à disparaître, dans le grand flot du temps qui fait croître le buis et les jours des enfants.
Mais mon grand-père retaillait sa haie, sans répit, soigneusement, régulièrement, artistement : le canard vécut longtemps, clair et joyeux. Puis les enfants, grandissant, peu à peu se détournèrent de lui – ce n’était, après tout, qu’un petit canard de buis très ordinaire, posé sur de gros troncs grisâtres. A regret, mon grand-père redécoupa la haie en pans rectangulaires et tristes, ordinaires et corrects. Peu après mes grands-parents quittèrent la vieille maison Ferrand pour s’en aller dans la ville voisine, où ils moururent, en exilés, satisfaits de leur nouveau confort, si loin pourtant d’eux-mêmes.
C’était il y a des années, des dizaines d’années.

Et voilà que maintenant, au pied du presbytère, devant l’école de Filles et de Garçons, le garde champêtre – comme on dit encore si joliment -, entretient ce petit massif de buis, qu’il arrose et taille soigneusement, régulièrement, patiemment, pour faire surgir dans la verdure naïve le nom toujours vivant du vieux village : SELOMMES.
Quelquefois le buis pousse un peu plus vite, ou bien le garde champêtre n’a pas le temps, alors les feuilles indisciplinées, les brindilles indélicates recouvrent le vieux mot. Il suffirait de si peu pour qu’il disparaisse… il suffirait que le garde-champêtre se lasse, que quelqu’un se moque, et le massif de buis, redevenant aussi terne et rectangulaire que jadis la haie de mon grand-père, oublierait à jamais quel nom lui fut donné par le ciseau du jardinier. C’est si fragile, un petit village, toujours sur le point de disparaître, fragile comme l’enfance, comme les vieilles gens, et comme la maison Ferrand.
Heureusement, toujours, au moment où l’on croit que tout va finir, les grands ciseaux, dans le buis qui s’échevèle, reviennent travailler, soigneusement, régulièrement, rêveusement, redécoupant de frais le vieux nom du village.

Le village est semblable à la haie de mon grand-père, et sembable aussi à ce massif, devant le presbytère, qui épelle son nom : sans la longue patience, sans l’effort, sans l’amour de chaque jour qu’on lui porte, il serait aussitôt effacé, recouvert, par ce monde qui n’aime ni les enfants ni les vieilles gens, ni les villages inconnus au fond des vallées oubliées.

Et, nous, sachez-le bien, nous tous, que nous soyons de ce village ou d’ailleurs, tout ce que nous sommes, tout ce que nous aimons, tout ce que nous voulons aimer, il nous faut le faire vivre et revivre, l’arracher à la disparition qui menace, à l’indifférence qui gagne, comme ces haies de buis sans fin taillées et retaillées, par notre effort et par notre amour, par notre patience plus forte que l’oubli.

Rien n’a de prix que d’être infiniment fragile, et d’avoir été, maintes fois, sauvé.

008 – Entre

De Carole Chollet Buisson

On a l’habitude, quand quelqu’un demande où est le village – « mais où est-ce, exactement ? »- de répondre d’un air vague : « oh, entre Blois et Vendôme… »
On le sait bien que le village n’existe qu’à l’ombre de plus vaste, de plus connu que lui. Là où peut se glisser, comme une source incertaine de son cours se partageant entre deux pentes, sa timide et fragile existence.
Entre.
Entre Blois et Vendôme.
Entre la Loire royale, où passent lentement de blancs reflets crénelés, ajourés de belles dames châtelaines, et le petit Loir noiraud, mince et luisant comme une anguille, glissant sous les pattes boueuses des vieux saules pêcheurs. Entre la Cisse aux poissons d’argent, qui s’en va noblement vers la Loire, et la Houzée toute verte et mangée de grenouilles, qui penche vers le Loir.
Entre la rude Beauce et la tendre Gâtine. Entre les bois ensauvagés du Perche et les étangs dormants de la Sologne.
Entre eau douce et blé dur. Entre plateaux portant le ciel sur leurs épis dressés, et profondes forêts de violettes et de sources. Entre vivants et morts, entre peine et bonheur, entre hier et demain.
Alors on dit, tout simplement : « Entre Blois et Vendôme », et celui qui écoute hoche la tête sans bien comprendre, un peu peiné pour nous que ce ne soit rien de plus grand, rien de plus beau.

Mais si on voulait répondre exactement, c’est autre chose qu’on dirait. Si on osait.
Par exemple on dirait qu’il est là, le village, à cet endroit où l’on a mal un peu, quand on y pense, là, juste au centre, dans ce nid bleu des souvenirs où bat l’aile du temps, dans ce creux de nos coeurs où roucoulent, le soir, les tourterelles, au bord du ciel.

007 – Les hirondelles

De Carole Chollet Buisson

Enfants de ce village, vous vous envolerez.
Comme les hirondelles vous quitterez le nid un matin froid pour aller bien plus loin, au bout de votre route d’oiseaux.
Alors, écoutez bien : emportez avec vous un grain de terre, un coin de pierre et un brin d’herbe, gardez-les dans vos cœurs bien profond comme au creux d’un jardin, laissez-les grandir en secret jusqu’à ce qu’ils forment le sentier sous vos pas, la maison devant vous, et la clé dans vos doigts.
N’allez pas oublier ce que je vous dis là,
dans votre grand désir de voir le monde,
n’allez pas partir l’âme vide,
n’allez pas perdre le chemin,
n’allez pas risquer de trouver porte close.

Un jour vous reviendrez,
ce sera peut-être seulement en rêve,
mais vous reviendrez.
Vous reviendrez car on revient toujours à son enfance,
je vous le dis, moi qui ai été enfant
ici,
tout près
dans la maison fermée,
dans le jardin ruiné
que vous voyez mourir au bout
de l’avenue des vieux tilleuls.
Dans la demeure voisine,
où n’entrent plus que
la nuit
et les longues araignées d’ombre
qui filent et tissent
la toile pâle de ma mémoire
où se prennent, insectes lents toujours vivants,
les mots enfuis, les paroles d’avant.

Je vous le dis, moi qui reviens, souvent,
jouer dans le jardin fleuri,
rêver sur le balcon verni,
et lire, l’été, à la fenêtre,
dans le grand fauteuil rouge,
les livres d’autrefois,
tandis que glissent sous le toit
les jeunes hirondelles.

006 – Cannes à pêche

De Carole Chollet Buisson

Au bord du plan d’eau, le dimanche, c’est un fouillis de cannes à pêche, longues et minces libellules de toutes les couleurs. Les pêcheurs vont de l’une à l’autre. Gens calmes et silencieux, ils restent là des heures, surveillant peu leurs lignes, regardant beaucoup l’eau.
Sur le flot vert où se trempe le ciel, bel oiseau assoiffé qu’ébouriffent les branches, vont en famille les canards bruns, promeneurs du dimanche, autres pêcheurs très silencieux. Des araignées marchent sur l’eau comme des Christ délicats, les saules immenses ouvrent au vent les rideaux tremblants de leurs tentes.
Et les carpes, au milieu de l’étang, font leurs ronds de danseuse, happant à la surface une mouche étourdie, un brin d’herbe qui passe.
Il arrive, quelquefois, que l’une d’elles aille en rêvant se pendre à l’hameçon. Le pêcheur, alors, tiré de sa torpeur, hésite un peu. Si par hasard la carpe est large et qu’elle luit au soleil, désirable, de tous les reflets de l’étang, il la pose doucement dans sa musette, et longtemps la regarde s’éteindre ; le plus souvent, il la rejette à l’eau – petite carpe deviendra grande, et le pêcheur est si patient…

Vient-on vraiment, le dimanche, au plan d’eau, pour pêcher des poissons ?
Ne vient-on pas plutôt pêcher en songe les reflets qui éclairent la peau brune des vagues, le tremblement des saules, et la langueur du jour qui passe ?
La lumière du matin tisse d’or frais chaque sillon du flot, l’après-midi on voit voguer sur l’eau lente l’ombre des arbres bleus, le soir teinte d’ivoire et de sang tiède l’eau qui s’approfondit, tandis que vient la nuit, de son pas velouté de fauve.
Et les pêcheurs qui tout le jour attendent, paisibles, face à leur image qui tremble et lentement s’efface en se mêlant au flot, ne sont-ils pas, tout simplement, dans ces humbles dimanches de la vie, près de leurs cannes à pêche, les sages de ce monde, restés sur le rivage ?

005 – Le silo

De Carole Chollet Buisson

Ainsi, te voilà, toi, te voilà encore ! On te voit de partout… Où qu’on aille ici tu es à l’horizon, un peu brumeux dans le lointain, vaste et pensif comme ces châteaux, ces montagnes et ces ponts qu’on aperçoit à l’arrière-plan des tableaux de la Renaissance – presque beau.
Oh, je peux bien te tutoyer, va, je t’ai si bien connu…

Je t’ai haï, tu sais. Quand tu ronflais près de moi de tous tes naseaux brûlants, et que mon père passait les nuits à travailler dans les entrailles de ton grand corps de monstre, allant et venant là-bas, parmi les feux tournants, petite ombre que l’ombre aurait pu engloutir.
Je t’ai aimé, aussi, je t’ai tant aimé. J’ai couru sous tes hautes murailles, j’ai joué dans les grands tas de grains parfumés d’été qui se déversaient un peu gras, comme l’abondance, dans tes cours poussiéreuses.
J’ai suivi en vélo, sur la route, jusqu’à perdre le souffle, les longs trains débordants qui s’arrachaient lourdement de tes dents, pour partir vers le monde en sifflant, chargés de toutes les moissons d’ici.

Tu es né presque en même temps que moi, haut et droit, tout armé de béton, dans un coin de campagne tout parfumé de lilas et roucoulant de tourterelles. Mon grand-père t’avait ardemment désiré, tu devais être le joyau moderne de sa coopérative, fondée dans le vieil élan de 1936 et du Front populaire, et si jalousement aimée. La cathédrale de la Franciade – plus haute, plus belle, plus pure que les temples puissants de l’Union, sa rivale.
Mon père, ensuite, t’a fait grandir et prospérer. Nous sommes venus tous habiter contre tes flancs, dans la belle maison si blanche aux volets de bois vernis. Ton grand coeur de machine palpitait si fort près du nôtre qu’il nous semblait n’avoir pas d’autre vie que la tienne. Tu as grandi encore, sans fin, comme grandissent les ogres qu’on nourrit, tu es devenu immense et labyrinthique, vraie cité de Minos, splendide et terrible, avec tes étages et tes cuves, tes citernes et tes balances, et tes séchoirs ardents. De longues files de tracteurs venaient, l’été, t’apporter l’offrande des moissons dans le vacarme des moteurs. Nous t’admirions de pouvoir attirer à toi de telles foules de fidèles. Ta gloire était un peu la nôtre.
Mais tu étais exigeant, intraitable comme un dieu. Un jour nous t’avons quitté.
La maison blanche, ensommeillée, abandonnée, est peu à peu devenue toute grise.

Aujourd’hui, je ne te fréquente plus que de loin. Quand je reviens au village, et que je t’aperçois au détour d’un chemin, je te regarde avec un calme dont jamais autrefois je ne me serais crue capable.
Je t’observe à distance, je ne t’admire plus, tu ne me fais plus peur. Je me dis simplement que tu n’es qu’un silo, après tout. Des gens te doivent leur emploi, des agriculteurs continuent à te confier leurs récoltes. Tu es là, on a besoin de ton labeur et de tes forces, dans ce petit village si fragile, et c’est très simple, et c’est ce qui doit être.
Moi, maintenant, ça m’est égal, de toute façon. Je ne t’en veux plus. Je ne t’aime plus non plus.