008 – De Selommes à Villarceau, une vie de fer et de feu

De : Querci

 

Mon nom est « Chemin de fer ». Je suis né en 1880 pour permettre d’aller plus facilement de Blois à Vendôme, ou de Vendôme à Blois.

Ma venue au monde mit quelque temps, car, dès 1970 j’étais en projet, mais certains s’opposèrent d’abord à ma mise au monde, refusant que je gène leurs cultures ou que je fasse peur au bétail.

Mes parents (l’Etat, le Département, le Canton…) m’avaient imaginé, et peut-être souhaité plus grand que je ne fus finalement. Leur projet de relier Romorantin à Saint Calais, se réduisit à Blois-Vendôme. Je fus donc attendu modeste, et je le suis resté.

On me coucha sur la terre de Beauce, en me faisant reposer sur des matelas en bois, qu’on appelle traverses. Ma largeur est uniformément de 143 cm. (Mes rails ne se rapprochent que dans la perspective).

Il paraît que j’ai hérité de cette taille… des Romains, qui avaient décidé que la largeur de leurs chemins devaient être du même gabarit que leurs chars.

J’eus une belle vie. Ma naissance donna lieu à un baptême grandiose : Préfet et sous-préfet en grande tenue, bicorne orné de lauriers et feuilles de chêne, les habitants de Selommes et du Canton en tenue de fête, les maires ornés de leur écharpe tricolore, les oriflammes, les bannières. Je crois me souvenir que Mr le curé-doyen, avec son surplis de dentelles et sa bannette à pompon, me bénit.

On construisit un bâtiment appelé « gare », où les voyageurs pouvaient s’abriter, acheter leurs billets, et papoter. Existait même un petit bâtiment sur lequel était inscrit « Dames ». Pour les messieurs, on peut supposer que…

Ma vie, ma vocation consistaient à supporter des monstres bruyants, avec, en tête, une machine crachant une âpre fumée, et faisant un bruit infernal, que je devais supporter.

J’imaginais les êtres humains que ces machines transportaient : bourgeois et bourgeoises, eux avec leur canne à pommeau d’argent, elles coiffées de leurs larges chapeaux encombrants. En 3ème classe, sur des banquettes en bois, les ouvriers… chacun chez soi, on ne se mélange pas.
J’aurais voulu dire à ces voyageurs de saluer les garde-barrières, devant leur petite maison, lors de leur passage.

Ainsi ai-je vécu 70 ans, comme les humains qui passaient sur moi. C’était l’âge où on pouvait passer dans un autre monde.

On continua à me faire vivre pour transporter les céréales que produisaient mes anciens voyageurs.

Une petite vie tranquille, jusqu’au jour où l’on décida de ma mort définitive. De toutes façons, je me rendais bien compte que l’on ne me souciait plus de moi. Les herbes folles m’envahissaient, les ronces me mangeaient.

Certains humains se servent encore de moi pour leur promenade.

Je vais continuer à reposer sur cette bonne et belle terre, de Selommes à Villarceau.

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