004 – Le sort.

De Anne

Il est dit que nous ne pouvons pas faire la grasse matinée… Il y a eu le réveil pour Gilles, à 6h30, lundi et mardi, le chien qui voulait sortir, à 5h00(?!!!), mercredi, le chat qui miaulait à 5h30, jeudi, Suzanne qui avait brutalement peur du noir, à 4h20, vendredi et ce matin, vers 6h00, c’est le vent qui a refermé la porte de la grange, la faisant grincer sur ses gonds avant de plaquer, de la claquer sur la façade juste sous notre fenêtre.

Et Gilles se dresse dans le lit: « Qui a crié? »

Je lui dit que personne n’a crié, que c’est la porte qui a battu et j’ajoute: « Je crois qu’on nous a jeté un sort! »

Ce à quoi il me répond: « C’est pas un sort, c’est ta grand-mère! »

Et bien, vous savez, il se pourrait bien qu’il ai raison!!! Ma grand-mère, Marie-Thérèse, grand-maman, ne voulait pas que nous nous installions à Fortan… Comme elle n’avait pas voulu que que son mari, Gaston, y passe sa retraite. Elle n’aimait pas Fortan alors pas de bonheur possible à Fortan!

Grand maman était une femme de caractère… De mauvais caractère!!! Aussi loin que je me souvienne sa présence était synonyme de tensions, pour le moins…

Elle avait surement des excuses… Son caractère a été façonné à n’en pas douter par son milieu, catholique pratiquant, peu ouvert, par les deuils et la maladie qui ont touché sa famille, deux frères décédés avant l’âge adulte, des parents à soigner… Mais elle avait la même famille que sa sœur et cela n’a pas donné le même résultat. Elle a aussi perdu 3 bébés, des jumeaux et une petite fille nés prématurés. A l’époque la mortalité infantile était commune… Et elle ne voulait pas « lever le pied », prendre le temps, elle s’adonnait à sa passion: la toilette des morts! C’était son truc, son univers. La période de la Toussaint était bénie pour elle: elle avait tant de morts à visiter… C’était son « devoir », faire le tour des cimetières, et elle n’imaginait même pas que l’on ne puisse pas partager ce goût.

Et puis nous étions pour elle une constante source de déception, nous, les membres de sa famille proche… Elle avait réussi à faire plier Gaston qui avait renoncé à la peinture et au violon pour plus « rentable » comme bécher le jardin, couper du bois, vider la cuve des toilettes… Mais pas Albert, son fils unique qui lui avait échappé en allant à l’internat, qui avait jeté aux orties ses ambitions de mère de curé en reprenant ses études, en quittant le petit séminaire où elle l’avait poussé et suprême outrage en épousant maman. Une fille sur laquelle elle avait fait faire une enquête… Qui ne lui plaisait pas et elle ne se gênait pour le faire savoir. Une belle fille qui plus est refusait de plier!!! Répondait, prenait des libertés, poussait son fils à emprunter à des « étrangers » (le frère de maman avait avancé de quoi acheter une voiture)!!! Chaque réunion de famille se terminait en pugilat et de guerre lasse mes parents sont partis. Cela limitait les affrontements à deux à trois par an. Deux à trois par an mais mémorables!!! Plus d’une fois il a fallu la calmer avec l’aide du médecin…  Et puis il y avait ses petits enfants… D’abord 4 filles, maman ne semblait pas savoir faire de garçons… Puis mon frère est arrivé, ravissant Gaston, le nom était transmis!!! Mais grand maman en a été vexée: c’est Thomas qui a le plus essuyé les plâtres de ses déceptions… Quand nous parlions de nos résultats elle nous coupait la parole pour nous parler de ses neveux, elle ne supportait pas de nous voir lire, une perte de temps, ne nous appréciait que quand nous étions sages à l’église, dévouées à Lourdes. Pour la ménager pas un mot sur ma vie commune avec Gilles et nous avons même organisé des fiançailles… Bien nous en a pris: cette annonce a été pour elle l’occasion de me traiter de salope!!! Et cette réflexion au moment des félicitations après notre mariage (à l’église pourtant!):

« Moi je vais aller au paradis!

-???

-Parce que, moi, je me suis mariée vierge! »

On en rit maintenant… Mais d’autres réflexions me sont toujours restées coincées dans la gorge comme celle qui « justifiait » le cancer débutant de Bénou, ma petite sœur, par le fait quelle était divorcée…

Grand-maman aurait peut-être à notre époque reçu une aide psychologique… Si elle avait admis qu’elle avait un problème…

En tout cas Gilles, qui a vécu quelques moments inoubliables avec grand-maman, pense à elle quand je dis qu’on nous a jeté un sort…