Édition 2017

Texte n°1 lu à Saint-Firmin-des-Prés

À quoi sert un écrivain ? Pourquoi installer une caravane au milieu d’un village, sur un parking, en face d’une école ? Pourquoi y faire dormir, pendant quelques jours, un écrivain parisien ? Est-ce pour le jeu ? Pour l’enfermer dans une cage et regarder comment il dort ? Ou, au contraire, est-ce pour permettre à cet écrivain d’observer la campagne ? Si oui, que va-t-il écrire ? Va-t-il écrire quelque chose qui vous plaira ? Je n’en suis pas sûr : je ne suis pas certain de pouvoir écrire en étant parmi vous. De manière synchronisée. Sans digestion. Sans recul. J’ai toujours eu le sentiment d’être un petit peu schizophrène dans mon rapport à l’écriture. D’être physiquement absent quand j’écris. Et d’oublier l’écriture quand je suis debout. J’ai parfois l’impression d’être un 33 tours de mon enfance. D’un côté mes phrases, de l’autre, la vie concrète. Certains lecteurs prétendent qu’il existerait des liens entre les deux faces de ce disque. Cela me paraît toujours étrange. Pourtant je les crois. Comme on croit aux fantômes. J’ai toujours été écartelé entre la réalité et l’écriture. J’en ai fait l’expérience ici à Saint-Firmin-des-Prés. Je n’arrivais pas à prendre des notes, ou si peu, parfois un mot comme un pense-bête, avec l’espoir de déchiffrer mon carnet, de ne pas tout oublier. Je vous enverrai un jour ces notes, dans quelques jours, dans quelques semaines, dans quelques mois, je ne sais pas. Je vous raconterai ces 72 heures. Mon émotion au milieu des enfants. Ma peur à 4 heures 30 du matin quand une voiture s’arrêtait devant le camping-car, un homme descendait, puis remontait dans sa voiture quelques minutes tard. La première nuit, j’ai cru que c’était un assassin. Que c’était peut-être un assassin. Chaque bruit devenait une menace. Le lendemain, j’apprendrai que cet homme est le boulanger. Que toutes les nuits, il s’arrête sur le parking pour déposer du pain devant l’école primaire. Je suis un peureux. Je n’ose pas dire mes faiblesses. Probablement comme tout le monde. Alors que ce serait tellement plus simple si on les révélait sans gêne. Ainsi, Jean-Pierre, le garde-champêtre, aurait sans doute préféré que je lui avoue tout de suite que j’avais le vertige. Il voulait, pour me faire plaisir, me faire monter en haut de l’église. Me montrer son trésor. Celui de Saint-Firmin. Il suffisait pour cela de gravir deux échelles, dans un magnifique décor comparable au bateau renversé d’un viking. J’ai attendu le dernier moment pour lui avouer que j’avais peur, pour revenir sur mes pas, avec une honte microscopique. Il était je crois un peu déçu ; il aurait aimé me montrer cette cabane où il a appris à carillonner, en regardant l’espace, un sourire à travers le ventre.

Texte n°2 lu à Saint-Firmin-des-Prés

Ici, la terre est riche. On y extrait des pierres. Pendant longtemps, il y a eu des carrières un peu partout. Dans les cuvettes qui se formaient ici ou là, on a créé des champs. Jean-Pierre est garde-champêtre. Ce n’est pas tout à fait vrai. Mais il en a presque tous les attributs. On longe avec sa voiture un des étangs. Un peu plus tôt, je lui ai demandé quel était l’événement le plus marquant de sa carrière. Il m’a répondu : « Ça te donnerait des hauts le cœur. » Je n’en saurai pas plus. Dans cet étang, le corps d’un homme a été repêché. C’est Jean-Pierre qui a donné l’alerte. Il a reconnu la voiture. Une voiture bleue garée sur le chemin. Son propriétaire (il fallait bien le connaître pour le savoir) n’aurait jamais pris le risque d’emprunter ce chemin cabossé, poussiéreux. Il n’aurait jamais pris le risque de salir sa voiture bleue. Sauf événement exceptionnel. Jean-Pierre a eu cette intuition. Si la voiture de celui qui était un de ses voisins était garée ici, c’est qu’un malheur était arrivé. Il a prévenu la gendarmerie. Un chien de sang a reniflé un vêtement du propriétaire de la voiture bleue. Il a aboyé vers l’étang trois fois. Un hélicoptère a survolé le plan d’eau. Des hommes ont plongé. Le corps du voisin a effectivement été retrouvé. Il ne savait pas nager. Il s’appelait Michel Perron. Il s’occupait de son frère handicapé. Jean-Pierre a eu pour mission de ramener la voiture bleue chez son voisin. Un an et demi plus tard, elle est toujours rutilante. Comme une marque de respect. La dignité des hommes se cache dans des détails que l’on ne voit pas toujours. Ce sont des secrets. Ce matin, je suis allé au cimetière. Jean-Pierre m’a dit que la tombe se situait au fond à gauche. Michel a été enterré dans l’église de Saint-Firmin. Certains ne le savaient pas. Hermance, la bibliothécaire, se souvient avoir eu des larmes aux yeux quand elle a appris que ce presque sexagénaire s’était suicidé. Les suicides sont parfois comme des performances. Ils ont l’absurdité et la cruauté du théâtre ; ils comportent des symboles que seuls leurs auteurs décodent. La mort n’est pas quelque chose de triste. Ce n’est pas tout à fait vrai. La mort n’est pas quelque chose de sordide. Elle appelle au respect, au recueillement, à l’écriture. Les enfants de l’école primaire de Saint-Firmin en savent quelque chose. Pendant de longues semaines, ils se sont passionnés pour de jeunes hommes, qui ont pour eux des âges canoniques, entre 20 et 30 ans, des adultes qui ont traversé Saint-Firmin dans les années 1900, et qui tous sont « morts pour la France ».

Texte n°3 lu à Saint-Firmin-des-Prés

En faisant le tour de Saint Firmin, je suis passé devant une maison bourgeoise, une école rurale. Hier, Hermance et moi nous sommes invités dans une des classes de l’établissement. Ils étaient une quinzaine de gamins, des adolescents, surtout des garçons mais également trois filles. Les murs de la classe étaient de couleur vert pomme. Il y avait de l’insolence dans leur regard. Une forme de fraicheur. J’ai entendu leur prénom et leur nom défiler, je leur ai expliqué que j’avais un double métier, écrivain et avocat. Ecrivain est-il vraiment un métier ? Dans quelle mesure suis-je aujourd’hui avocat ? Un garçon a voulu savoir depuis combien d’années je pratiquais ce métier : aller dans des classes, pour parler à des adolescents. C’est peut-être ça effectivement mon métier. Être debout devant des enfants, des adolescents, des adultes, pour leur dire « Écrivez ! », sans trop savoir pourquoi. J’ai ce côté fanatique, presque extrémiste, de ceux qui pensent avec les lettres, les mots, les phrases. Qui murmurent : Emparez-vous de l’écrit. Faites la révolution. Baissez les barrières. Apprenez à ne plus avoir honte. Faites de vos faiblesses vos valeurs, des ponts pour communiquer avec les autres. Un élève me demande si j’ai déjà publié un livre sur une affaire que j’avais traité en tant qu’avocat. J’évoque Marc Beltra, ce garçon disparu à la frontière du Brésil, du Pérou et de la Colombie. Un juge d’instruction a été saisi. J’ai attendu que l’affaire soit classée pour en faire un livre. Les élèves m’écoutent. Il y a un jeu de ping-pong entre nous ; on s’apprivoise. J’ai toujours eu ce sentiment que les rencontres sont des exercices d’apprivoisement réciproque. Je leur demande de me raconter ce qu’ils ont vu de plus étrange dans leur vie. Certains sèchent. D’autres se lancent. L’un me parle de cette omelette dans laquelle il a vu un poussin. L’une raconte ce mouton qui a bondi sur sa joue. Lui parle de sa sœur décédée quand il était enfant. Elle de ce fantôme à côté d’une armoire. Et moi, je parle de mon père à l’hôpital psychiatrique quand j’avais 14 ans. On se sert la main. Ils partiront dans quinze jours à Cracovie. Ils ont préparé le voyagé. Étudié les différences de politesse entre la France et la Pologne. Là-bas, paraît-il on ne se ferait pas la bise. On se serrerait la main. Et quand on est vraiment intime, on se donnerait un coup d’épaule.