154 – mon mètre de rails

De Christophe VANNEQUE

Je ne suis pas profondément rigoriste mais il me semble nécessaire de préciser en introduction qu’un kilomètre carré l’est rarement, carré. Celui que j’ai à cœur a d’ailleurs même tendance à prendre le contre-pied de l’annonce arithmétique car il est très allongé et serpente telle l’arabesque d’un chemin vicinal sur une carte Michelin d’un autre siècle, du temps où on pouvait tester sa logique géométrique en retrouvant le sens originel des 16 plis de la feuille.
Symbolisant la splendeur d’un passé populaire à peu près oublié, le coupon de rails qui subsiste de l’ancienne ligne de tramway Blois – Montrichard est probablement l’un des derniers vestiges de ce grand projet de la IIIème République qui a consisté, à partir des dernières années du XIXème siècle jusqu’à la veille de la 1ère guerre, à vouloir relier par chemin de fer la plupart des chefs-lieux de cantons du pays. Peu de départements ont échappé à cette volonté de l’Etat de permettre à toute la population de sortir de son village, pour faire circuler les marchandises et les idées ; le Loir et Cher s’est alors retrouvé l’un des mieux dotés en lignes dites « secondaires ». Rattrapées par l’évolution des mentalités et des espérances dans le progrès, ces lignes furent également parmi les premières supprimées en France, dès 1934.
Depuis près de 80 ans, un minuscule bout de ce réseau disparu tente de ne pas sombrer définitivement dans l’oubli, au croisement de la route de Mosnes et de la rue du Pontcher, en bordure de la forêt de Montrichard. Conscience improbable des objets, le mètre de coupon de rails presqu’enterré qui s’offre furtivement aux regards rappelle aux promeneurs un temps où l’avenir pesait 15 tonnes de fonte et d’acier, fumait, sifflait et avançait à 30 km/heure.
Accolée à la belle bande de bitume d’une route qui a depuis longtemps gagné la bataille des transports départementaux, les 2 barres d’acier (le rail et le contre-rail de l’ancien passage à niveau) semblent finalement protégées par le chemin victorieux. De l’autre côté, elles filent droit au travers la forêt par un passage, toujours bien visible et spécialement créé pour ménager les forces des petites locomotives à vapeur, lors de la montée sur le plateau avant de rejoindre la gare de Pontlevoy.
Cet autre monde qui a vécu au rythme de ses chemins de fer départementaux pendant quelques décennies ignorait certainement qu’il assistait à la disparition d’une culture multi-séculaire, organisée autour du rythme des récoltes, des productions forestières et des balbutiements d’une industrie locale. Ces petits trains étaient le prolongement moderne de cette économie agricole organisée autour de la campagne, ses fermes, mairies et églises : lorsqu’il a fallu s’échapper vers des horizons plus prometteurs et éloignés pour s’enrichir, ils ont été condamnés à se transformer ou disparaître. Et ce sont désormais les ossements de ce réseau disparu qui portent le témoignage de ces années où l’espérance du progrès s’est heurtée de plein fouet à la réalité des enjeux des nations, dont la puissance ne se démontrait qu’en nombre de canons et soldats d’infanterie.
Mon mètre de rails n’a surement pas conscience de cette histoire mais il appartient aux arrières petits-enfants de ses voyageurs d’en conserver le souvenir intact ; si notre futur n’est pas encore écrit, je pourrai essayer de m’inspirer du joli tracé laissé par ces rails pas encore oubliés pour en ébaucher quelques lignes.