145 – L’étang des Jeunes

De : Anne Guérin-Castell

Nous y étions arrivés chemin faisant, sans savoir qu’il nous attendait. C’était il y a quelques années, alors que je vivais dans un département limitrophe. Partis de La Métèmerie à Épeigné-les-Bois en direction de la plaine de Bellevue, nous avions ensuite traversé la route de La Salle, frontière départementale que parfois surveillent quelques chevreuils prompts à déguerpir, pour nous enfoncer dans le bois du Petit Noyer en contournant Les Bruyères. Au bout d’un long chemin qui semblait nous mener vers une zone habitée, un même pas nous a entraînés sur la droite dans un sentier moins large à la pente adoucie par une volée de pâquerettes, pissenlits et coucous desquels émergeait la touffe insolente d’un orchis géant en plein milieu du passage.
Il était là, juste avant le creux du vallon, sur notre gauche, dans un enclos vaguement ceinturé d’un grillage par endroit effondré et laissant libre un espace pour y pénétrer. Sur la rive, une cabane rectangulaire largement ouverte en direction de l’eau. Un toit de tôle prolongé par un auvent à moitié affaissé. Deux tables et un banc à l’intérieur. Et sur le côté, à l’extérieur, une planche étroite posée sur des rondins invitant les passants à une pause.
Nous sommes restés longtemps, occupés à observer la surface mouvante de l’eau ourlée du jaune éclatant des iris d’eau, à aspirer le printemps par tous nos pores, parlant à peine. L’un de nous se levait parfois pour observer de plus près tel détail ou explorer les bords moins accessibles en passant sur la planche instable qui enjambait la trouée d’une source.
Derrière nous, sur la paroi de la cabane, en lettres capitales, l’inscription « L’ETANG DES JEUNES » nous disait où nous nous trouvions. Au-dessus, en lettres plus petites et sur deux lignes :

A DÈDÈ LE MARTYR
DE L’ÈTANG

Sur ce qu’avait pu être le martyre du jeune Dédé, nous en étions réduits à des hypothèses, les nombreuses bouteilles et canettes vides débordant d’un fût de ferraille rouillé de l’autre côté de la cabane témoins de nos interrogations refusaient de parler.
Le soir venu, nous arrachant à la séduction du lieu, nous avons pris le chemin du retour. Mais arrivés à la croisée, au lieu d’aller à droite pour revenir sur nos pas, nous avons pris la direction opposée vers les toits entraperçus à travers les feuillages naissants. Bientôt est apparue une route étroite au bout de laquelle nous vîmes le panneau indiquant le village de « La Rablais ».

Je suis retournée plusieurs fois au bord de cet étang. Des indices successifs – cabane restaurée, bois entreposé – montraient que le lieu était entretenu et avec lui la mémoire du martyr de l’étang. La dernière fois, c’était il y a quelques jours à peine, alors que l’ami qui m’accompagnait lors de sa découverte s’était laissé engloutir par la baleine blanche de l’oubli. J’ai suivi la rue des Bournais de La Rablais que prolonge un chemin herbeux. Il m’a alors suffi de prendre le premier sentier à gauche. La terre en était défoncée par des roues de tracteur et seuls quelques timides coucous hissaient de ci de là leurs pâles corolles. De soudaines rafales de vent zébraient la surface de l’étang et, sur le pourtour, les iris au garde à vous attendaient d’un printemps tourneboulé l’autorisation d’enfin fleurir. Tandis que je pouvais entendre, quoique lointain et amorti par les bois, le ronronnement de l’A85 qui depuis quelques années a transformé le paysage sonore de tous les villages qu’elle traverse.

Pourtant, une même impression de calme émanait de l’ensemble, une même invitation à se poser là un moment. et les inscriptions sur la paroi de la cabane, qui semblaient fraîchement refaites, évoquaient toujours le martyre sibyllin.

De retour chez moi, j’ai cherché l’origine du nom « rablais ». De proche en proche, j’ai trouvé que c’est une forme grammaticale – première ou deuxième personne du présent – du verbe « râbler », ce dernier signifiant (Littré 1880) :

1) Remuer le feu avec un râble.
2) Nettoyer le plâtre du charbon qui s’y trouve mêlé.
3) Nettoyer la poêle où se fait le sel.

Avec cette citation : Quelque soin qu’on mette à râbler la poêle, il s’y attache toujours du sel en croûte, qui augmente à chaque opération ou salinage (FOURCROY Conn. chim. t. III, p. 181).

Tout comme restent attachés par bribes les souvenirs heureux, quel que soit le soin avec lequel le temps qui passe s’emploie à râbler notre mémoire…

Si vous cherchez l’étang des jeunes sur la carte IGN, c’est la plus petite des quatre taches bleues qui figurent dans cette zone. Sa forme est celle d’un cœur un peu allongé, comme le dessinerait un enfant. Ou d’une goutte d’eau sur le point de tomber de la surface à laquelle elle s’accroche encore. Une larme ?