144 – Le fleuve livre

De : Boutel

Tout à coup, au sortir d’un virage, le train déboucha sur le fleuve. La Loire s’offrit, large, tranquille , criblée de paillettes, dans le miroitement du soleil couchant, un soleil doré et triste.
L’eau était haute, et les rangées d’arbres qui la bordaient semblaient sur le point de se noyer.
Le courant contournait paresseusement , sans hâte, les îles qui , à intervalles rapprochés, occupaient le milieu du fleuve. Plages de sable vierges, végétation sauvage, taches de couleurs chaudes, jaunes et ocres en ce début de mois d’octobre, qui se reflétaient par endroits sur les eaux argentées comme un miroir. Les îles faisaient toujours penser à des aventures romanesques, Huckleberry Finn explorant le Mississipi avec l’intrépide Tom Sawyer, Davy Crocket se cachant des Indiens…
Revoir la Loire, c’était comme si se matérialisait l’un de ces romans, c’était la possibilité de devenir un personnage de fiction. C’était renouer avec le monde de l’enfance, par la puissance de l’imagination et par l’intensité du souvenir.
Le train filait comme un trait de plume, le paysage devenait un journal intime, scandé par la musique des roues qui sussuraient : « souviens-toi, souviens-toi… »
Et en effet, à la vue du fleuve, un bonheur tout simple , jamais effacé ressurgissait dans lequel se mêlaient , sans hiérarchie, l’odeur des châtaignes grillées, le froid dans les bottes en caoutchouc, la sensation des muscles après une côte à bicyclette. Petits bonheurs.
Puis le soleil sombra à la cime des arbres, le fleuve s’embrasa juste avant l’obscurité qui efface tout et petit à petit, le livre des souvenirs se referma.
Le train entra dans la gare d’Onzain, il allait falloir descendre.