118 – Mon arbre merveilleux

De Christiane Moulinier

J’ai passé une partie de mon enfance, et mon adolescence à Paris. Mon père avait acheté une habitation troglodyte à Montrichard en Loir-et-Cher – ville natale de ma mère – en 1937. Il l’a fait confortablement aménager pour que nous y passions des vacances.
Effectivement, nous y étions en vacances le 1er septembre 1939 jour de la déclaration de guerre.
Dans ma famille, j’étais la préposée aux courses, j’ai donc beaucoup déambulé dans cette charmante ville médiévale et mes pas me ramenaient toujours dans le Jardin d’Effiat car j’avais eu un vrai « coup de foudre » pour un arbre merveilleux qui trône dans ce jardin.
Un « Ginkgo Biloba » plusieurs fois centenaire, couvert de feuilles en or en automne ; le vent disperse ses feuilles dans toute la ville et jusqu’à la plage. imaginez une pluie de feuilles en or qui le fait appeler « l’Arbre aux mille écus »! Il m’attirait comme un aimant, je faisais toujours un détour pour venir l’admirer.
S’il pouvait parler… il en a vu des générations de Montrichardais, de touristes qui le photographient, des évènements, aussi : des heureux, des malheureux et même une journée d’horreur !
La dernière journée horrible se situe en août 1943. Un train militaire en provenance de Vierzon était bourré de soldats allemands quand, vers 9h du matin, un avion italien l’a mitraillé.
Je faisais partie de l’équipe de Croix Rouge avec trois autres jeunes filles, deux médecins et un prêtre.
Quand la sirène de la mairie s’est mise à hurler, nous nous sommes tous précipités, munis de notre brassard de croix rouge pendant que la population se rendait aux abris.
Ce que nous avons découvert en arrivant en ville, ce sont, à l’abri de mon arbre aux mille écus, des centaines de corps allongés dans tous les sens, les uns le ventre ouvert, les autres les bras et les jambes criblés d’éclats de grenade, hurlant, du sang partout qui s’écoulait sur la pelouse et les allées du Jardin d’Effiat.
Nous avons passé toute la matinée au milieu des hurlements à piquer, désinfecter, ôter les éclats de grenade, bander, transporter les morts qu’on empilait dans une cave du Donjon ; les soldats qui risquaient de s’en sortir, allongés dans un autobus pour l’Hôpital de Blois.
Cette fois-là, je n’ai même pas eu un coup d’œil pour mon merveilleux Ginkgo Biloba…

S’il pouvait parler… il en aurait des choses à raconter !
Il a servi de cadre à des 1er communiants qui au sortir de l’église Sainte-Croix venaient se faire photographier, à des baptêmes, à des mariages. L’été que de touristes viennent le prendre en photo !
Sur le coté du Jardin d’Effiat, il y avait un hospice de vieillards et un hôpital depuis les années 1727 et jusqu’à ce que se construise à Montrichard une Maison de Retraite et un nouvel hôpital et moi j’ai vu souvent des « petits vieux » se promener doucement dans les allées à l’ombre de mon bel arbre ou assis sur des bancs, chauffant leurs vieilles douleurs.
plus tard, sur un autre côté du jardin s’est installé une bibliothèque et là, mon arbre voit défiler beaucoup de monde de tous âges, depuis les bambins de la maternelle jusqu’aux personnes âgées venues faire provision de savoir et de rêve.

Maintenant que je ne peux plus bouger, il est encore dans ma mémoire mon merveilleux Ginkgo Biloba…