Pour moi, l’art, c’est réaliser des rêves d’enfant avec des gestes d’adulte.

A l’école primaire, je me levais parfois un plus tôt pour prendre le temps de déposer un cadeau à côté d’un clochard endormi. La veille, j’avais fait un dessin (accompagné parfois d’un poème) que j’utilisais pour emballer des bonbons et des petits gâteaux. A sept heures du matin, je déposais cette surprise à côté du visage du clochard endormi. Ce qui me plaisait, c’était non seulement de dessiner, d’écrire, mais aussi de créer un lien symbolique. D’imaginer les réactions de ce clochard au moment où il ouvrirait ses yeux. De rêver les questions qu’il pourrait se poser en voyant ce dessin, ce poème, ces bonbons.

Pour moi, l’art c’est créer du lien. Inventer des jeux. Croire au hasard.

Depuis quelques années, pour parler de mon travail, je dis parfois que je crée des « autobiographies collectives » ; je mélange mon intimité à celles des autres. J’élabore des dispositifs dont je m’inspire parfois dans mes livres.

Ainsi, j’ai proposé à 200 personnes de m’aider à me séparer de mes journaux intimes, à 1000 patients de 37 hôpitaux de raconter par écrit leur adolescence, à 200 internautes d’écrire un texte sur leur mère, à des prisonniers de me raconter les rêves qu’ils font pendant la nuit.

J’ai aussi organisé des échanges de secrets entre deux lycées situés à 500 kilomètres l’un de l’autre, proposé à des visiteurs d’un musée de tenir la main à un inconnu, mis en place des ateliers d’écriture dans un tramway.

C’est dans contexte que j’ai été contacté par le directeur de la culture du département du Loir-et-Cher. Il souhaitait que je lui propose un dispositif pour le nouveau festival numérique lancé par le département.

Ne connaissant pas le Loir-et-Cher (j’y suis simplement passé quand j’étais enfant pour visiter un ou deux châteaux), j’ai commencé par me renseigner sur Wikipedia.

Une des premières informations que j’ai trouvée est la suivante : le département du Loir-et-Cher compte 52 habitants par kilomètre carré.

A la lecture de cette phrase, j’ai tout de suite imaginé une scène : réunir 52 habitants du Loir-et-Cher, peut-être dans une salle municipale, et leur dire : « Ensemble, vous êtes virtuellement propriétaires d’un kilomètre carré. »

J’imaginais une grande carte interactive du Loir-et-Cher, avec un petit carré, qui évoluerait sur cette carte en fonction des propositions des habitants. J’imaginais que ces 52 électeurs auraient pu débattre, pendant une journée, pour d’abord trouver un kilomètre carré en commun, puis pour décider ce qui pourrait y être fait (un festival de musique ? des projections de films ? une résidence d’écrivain ?).

Bien sûr, tout cela était un peu compliqué à mettre en œuvre, voire impossible dans le délai et le budget dont nous disposions. Mais l’idée était lancée. Par la suite, plusieurs réunions ont eu lieu. Avec les équipes du service culture du département, nous avons affiné le projet, nous l’avons qualibré ; peu à peu nous avons créé un prototype : l’édition n°1 du « Kilomètre carré ».

Le principe est le suivant : pendant un mois, toute personne pouvait envoyer un texte, une photo, une vidéo pour proposer un endroit qu’elle estimait intéressant dans le Loir-et-Cher. Toutes ces propositions étaient identifiées sur une carte du département et recensées sur le site internet www.kilometrecarre.fr (chaque lieu proposé correspondait au « cœur » d’un kilomètre carré potentiel). Dans un deuxième temps, 52 habitants du département ont été tirés au sort. Ensemble, ils avaient le droit de choisir un kilomètre carré parmi toutes les contributions collectées. Je m’engageais à aller sur ce territoire en résidence d’écriture, quel que soit le lieu choisi (y compris s’il s’agissait d’une forêt, d’un étang, d’un château). Dans tous les cas, nous avions convenu avec le service culture du département, que nous trouverions une solution (par exemple, il était prévu que je dorme dans une caravane si le kilomètre carré choisi était une forêt, ou de contacter les propriétaires du zoo de Beauval si le kilomètre carré s’y trouvait). Ne pas savoir où j’allais atterrir m’excitait. Il y avait une dimension ludique qui me stimulait.

En tout, nous avons reçu 160 contributions, c’est-à-dire 160 propositions de kilomètre carré. Les 52 habitants, tirés au sort, ont donc été invités à en sélectionner un. Leur vote s’est porté sur le centre historique de Montrichard, village créé au 11ème siècle par le Comte d’Anjou.

C’est ainsi que le jeudi 21 avril, après m’être levé relativement tôt, je suis arrivé à Montrichard.

A mon arrivée, j’ai été accueilli par Jacqueline, la responsable de la bibliothèque. Nous sommes allés prendre un café en terrasse et avons commencé à nous raconter nos vies.

Au début des années 50, Jacqueline a rencontré son mari ; il travaillait pour une société américaine, qui tentait de s’installer en France : Coca-Cola. A l’époque, dans les quartiers populaires de Paris, les hommes disaient : « Nous, on préfère le Beaujolais au Coca-Cola ! »

Jacqueline rit.

Nous marchons jusqu’à une église dont un escalier extérieur semble avoir été greffé sur un côté du bâtiment. Cette église est presque déserte. Nous n’avons pas spécialement la foi, mais l’odeur des églises nous rappelle des odeurs d’enfance.

Les obsèques du mari de Jacqueline ont eu lieu ici. Elle me dit : « Il est décédé il y a cinq ans, jour pour jour. »

Dans l’après-midi, nous avons rendez-vous avec Mirabelle (qui coordonne le projet du « kilomètre carré » sur Montrichard) et l’adjointe à la Culture. Une journaliste et un photographe nous suivent. Direction l’hôpital pour rencontrer Christiane Moulinier, la « marraine » du « kilomètre carré ».

Christiane a 95 ans. Elle est la doyenne des 160 contributeurs qui ont proposé des « cœurs » de kilomètre carré à travers le département. C’est elle qui a attiré l’attention des 52 électeurs sur l’existence d’un arbre remarquable, le « Ginkgo Biloba » planté dans la cour de l’Hôtel d’Effiat à Montrichard. Ce magnifique arbre, d’une trentaine de mètres de hauteur, a la particularité de produire des feuilles d’or à l’automne (son surnom est « l’arbre aux mille écus »). Avec le vent, ces feuilles se dispersent dans toute la ville. Les employés municipaux ont reçu pour instruction de ne pas ramasser les feuilles qui tombent au pied de l’arbre. Des générations de communiants se sont fait photographier devant son tronc imposant.

Christiane, dans son texte qu’elle a écrit à la main (et que Mirabelle a mis en ligne après avoir vérifié, mot par mot, qu’elle n’avait commis aucune faute de retranscription), Christiane évoque un souvenir marquant à la fin de la guerre : un avion italien venait de bombarder un train rempli de soldats allemands. Les morts et les blessés (il y en avait des centaines) avaient été conduits dans la cour de l’Hôtel d’Effiat (qui abritait à l’époque un hôpital). Autour du majestueux Ginkgo Biloba, le sang avait recouvert les feuilles d’or. Pendant toute la journée, Christiane, avec son brassard de la Croix-Rouge, avait apporté son aide aux blessés.

Ce texte a particulièrement touché les 52 électeurs.

Lors du premier tour, 5 contributions (sur les 160 que nous avons reçues) étaient arrivées ex-aquo, notamment celle de Christiane et celle de Milo, un enfant de 5 ans qui avait dessiné la maison de sa grand-mère. Lorsque la contribution de Christiane est arrivée en tête au deuxième tour, j’ai proposé que le dessin de Milo lui soit offert. Pour créer un pont entre le plus jeune et la doyenne des contributeurs. La maman de Milo en a immédiatement parlé à son fils : celui-ci a accepté d’offrir son dessin à une condition : pouvoir un jour rencontrer cette presque centenaire.

Jeudi dernier donc, nous arrivons à l’hôpital pour faire la connaissance de Christiane. Avant notre venue, elle a demandé au coiffeur et à une pédicure de s’occuper d’elle. La pédicure voyant ma photo sur un dépliant du festival se serait exclamée : « Madame Moulinier, vous avez de la chance : Mathieu Simonet est le plus beau de tous ! » « Et en plus, vous ressemblez à la photo ! » me précise Christiane.

La vieille dame est élégante, vêtue d’un ensemble bleu, les jambes allongées sur un grand fauteuil. Elle ne peut plus marcher. Depuis sept ans, elle est cloîtrée dans sa chambre d’hôpital, devant une grande fenêtre avec une belle vue. Sur un mur, des dizaines de cartes postales des quatre coins du monde envoyées par ses petits-enfants. Christiane porte des lunettes fumées ; elle ne voit plus très bien.

Je m’assois sur le rebord du lit. L’adjointe au maire a apporté un bouquet de fleurs. La journaliste prend des notes. Le photographe a maigri ; c’est Christiane qui lui en fait la remarque. « Oui, j’ai effectivement perdu trente kilos. » Il paraît étonné que Christiane se souvienne de lui.

Pendant l’entretien, le téléphone du photographe fait des bruits. Bip bip. A chaque fois, Christiane sursaute, interrompue dans son récit ; elle ouvre de grands yeux, comme si un intrus venait de pénétrer dans la chambre. Puis elle repart, grand sourire.

Christiane est née en 1920 (ou 1921 ?). Son père construisait des pylônes aux quatre coins du monde : « Quand j’avais cinq ans, nous habitions à Constantinople » ; leur maison jouxtait une prison : « On avait ouvert les volets. Devant nous, se dressaient douze pendus, vêtus de chemises blanches. »

De retour en France, ses parents se sont installés à Paris. Ils ont acquis une maison troglodyte à Montrichard où ils passaient toutes leurs vacances. L’été 1939, ils y sont restés plus longtemps que prévu.

Le 1er septembre 1939, la France était en effet entrée en guerre.

En juin 1940, le gouvernement français quittera Paris pour s’installer en Touraine. Dans un livre d’histoire, prêté par la responsable de la bibliothèque de la ville, il est écrit : « Comme Tours, Montrichard fut, en juin 1940, capitale de la France. »

En effet, pendant quatre jours, du 10 au 13 juin 1940, le gouvernement s’était installé à Tours et dans ses environs : « les services de la présidence du conseil étaient logés à Montrichard même » (ainsi, le service de presse de la présidence était basé dans la « rue du Pré aux Pèlerins » ; le « secrétariat général » avait son siège dans l’école maternelle du village, le « Cabinet civil » se trouvait dans la « propriété Meyer »).

Le 13 juin 1940 au soir, Paul Reynaud, président du Conseil lança « un appel angoissé au président Roosevelt ». Le lendemain, le gouvernement déménagea à Bordeaux.

Ce jour-là, le 14 juin 1940, des bombardements allemands visèrent Montrichard, l’éphémère « capitale » de la France. Christiane venait de passer son deuxième bac à Blois ; elle revenait en bicyclette.

Sur la route, tout le monde avait quitté la capitale de paille ; on lui criait : « N’y allez surtout pas : les Allemands ont rasé Montrichard ! »

« Il y avait des centaines de personnes qui fuyaient. En cercueil, en voiture d’enfant, en charrette… J’étais à contre-sens. Je roulais dans le fossé pour ne pas me faire repérer par les Allemands. Je savais que ma mère et ma sœur étaient restées à Montrichard ; je voulais les retrouver (…) Quand je suis arrivée, j’ai vu le carnage. Il y avait des bras et des jambes dans les arbres. Un voisin, qui était assis devant chez lui, avait été découpé en deux. On a dénombré 300 morts. Ma famille était en vie. »

Pendant la guerre, Christiane est devenue institutrice. Elle prenait son vélo tous les jours pour donner des cours à l’extérieur de Montrichard. Elle se souvient de son dernier jour d’école. « Un avion me suivait ; je roulais dans le fossé ; j’étais terrorisée. » Ce jour-là, le directeur a décidé d’interrompre les cours jusqu’à la fin de la guerre : « Pour les enfants aussi c’était dangereux. Certains devaient marcher 7 kilomètres pour venir à l’école. »

Christiane ne voulait pas rester sans rien faire ; elle s’est rapprochée de la Croix Rouge : « J’ai appris à poser des pansements et à faire des piqûres ; on s’entraînait sur des coussins. »

En août 1943 (ou 1944 ?), une sœur de la Croix-Rouge l’a appelée à la rescousse. Un avion italien venait de bombarder un train allemand. Des centaines de corps avaient été transportés dans la cour de l’Hôtel d’Effiat, au pied du grand arbre.

« La religieuse m’a demandé si j’avais déjà bu de l’alcool. Je lui ai répondu que non (…) Elle m’a proposé de descendre avec elle dans la cave ; elle m’a servi un verre de gnôle. Quand je suis remontée, j’ai fait ma première piqûre sur un homme. Jusqu’ici je ne m’étais entraînée que sur des coussins. »

Pendant toute la journée, Christiane a fait des pansements, des bandages, des piqûres. « Beaucoup avaient le ventre ouvert. Les jeunes soldats allemands criaient de douleur et de peur : l’un d’eux me suppliait de lui remettre ses bottes. Il voulait s’enfuir. Je voyais ses tripes. »

L’adjointe à la culture, assise sur un fauteuil, demande à Christiane si elle était gênée de soigner des Allemands. Christiane répond « Non », sans hésiter. Elle précise : « C’était avant tout des hommes. »

Après la guerre, Christiane s’est mariée. Avec son mari, ils ont dirigé un centre de 150 enfants à difficulté : « Certains gamins n’étaient pas désirés ; ils avaient été enfermés dans des placards. Je me souviens d’un garçon qui avait jeté son hérisson dans le feu parce que ses parents ne voulaient pas lui rendre visite. Une petite fille, dans une situation similaire, avait dévissé les poignets de porte de tout l’établissement. »

Quand elle a pris sa retraite, Christiane a été approchée pour donner des cours en prison. Elle a hésité. Finalement, elle a consenti à faire un essai. Les détenus étaient indisciplinés. Alors elle a posé ses conditions. Elle voulait venir tous les jours en prison et ne donner que des cours individuels : « Sinon, ça ne servira à rien. »

Ainsi, elle a donné des cours en tête-à-tête à des prisonniers, pendant plusieurs années : « Ca se passait tellement bien que le gardien ne faisait plus sa ronde dans mon secteur.  Pourtant, je n’étais pas totalement rassurée. Je me retrouvais chaque jour enfermée quatre fois. » (avec sa bouche, elle fait le bruit des quatre serrures qui s’enclenchent les unes après les autres).

Un jour, une infirmière s’est faite agressée à la gorge par un détenu dans la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Ce fait divers lui a fait peur. Peu de temps après, elle a cessé de donner des cours en prison.

Je tends le dessin de Milo à Christiane. Je lui annonce que l’enfant veut la rencontrer ; elle sourit.

Le soir, je dors dans une chambre d’hôtes située dans le périmètre du kilomètre carré : la « Maison Carré » (du nom de l’ancêtre du propriétaire des lieux : Etienne Pierre CARRE. Au 18ème siècle, il a été le premier à voler en Montgolfière au-dessus de Montrichard).

L’épouse du propriétaire actuel prépare chaque jour un clafouti aux cerises qu’elle distribue pendant le petit-déjeuner.

Autour de la table d’hôtes, beaucoup viennent visiter le zoo de Beauval (où j’aurais pu atterrir si telle avait été la décision des 52 électeurs).

La femme d’un diplomate me tend sa carte ; elle organise parfois des rencontres avec des écrivains.

Un ancien joueur de ping-pong me fait écouter ses chansons : « Ca ressemble à du Jean-Jacques Goldman » me dit sa femme.

Un homme aux cheveux blancs, un des fidèles de la Maison Carré, vient au moins trois fois par an pour son travail ; il exerce pour le compte d’une usine de cornichons, l’une des plus importantes en France.

Le midi et le soir, j’ai ma table dans deux endroits de la ville, une librairie-salon de thé, « la Plume des thés » et un restaurant de notables, le Nanteuil, qui donne sur une place (on y garde ma bouteille de vin, que je consommerai au fur et à mesure pendant mes quatre jours de résidence).

A la Plume des thés, ceux qui le souhaitent peuvent me rencontrer. Un garçon, qui créé des planches de bandes-dessinés, me montre son travail : « C’est la première fois que je le montre à un inconnu ». Il me dit : « Regardez, j’ai les mains qui tremblent. »

Mon idée, en allant dans le kilomètre carré, est d’inciter tous ceux qui le souhaitent à créer. Je pense notamment aux enfants. Dans le périmètre qui m’est imparti, il y a justement une école primaire. Le vendredi, nous organisons, au dernier moment, une rencontre dans l’hôtel d’Effiat. Plus de 80 enfants, du CP au CM2 nous rejoignent.

Je leur parle de mon activité d’écrivain, leur montre un film qui a été réalisé sur un de mes dispositifs. On y voit des enfants, dans la galerie W à Paris, transformer mes journaux intimes en oreillers, totem, dessins, etc. Je propose aux enfants de Montrichard de participer à une expérience similaire.

S’ils le souhaitent, je leur apporterai un ou plusieurs journaux intimes ; ils pourront les transformer à leur guise sous la forme d’un projet commun, qui associerait toutes les classes.

Sur un grand panneau blanc, Mirabelle et moi notons les dizaines de propositions lancées par les enfants. Il faut maintenant en sélectionner une. Nous organisons un vote en mouvement. Les enfants sont invités, en fonction de leur préférence à se rendre dans tel ou tel endroit de la vaste pièce où nous les avons réunis. Ceux qui souhaitent transformer mon carnet en cube se dirigent près d’une porte, ceux qui souhaitent en faire un collier vont sous la cheminée, ceux qui aimeraient qu’ils deviennent un serpent se dirigent près de la fenêtre, etc.

Nous comptons ensuite le nombre d’enfants dans chaque groupe ; celui qui avait proposé de transformer mon carnet en « nuages » est le plus nombreux.

 

En conséquence, plusieurs classes de l’école, avec l’aide de leurs enseignants, vont réaliser cette prouesse : transformer le journal intime d’un écrivain en nuages.

Avant de quitter les enfants, je leur propose une mini-performance.

Il faut qu’ils se mettent tous en cercle en se tenant la main (ils sont très nombreux, d’âges différents, mais le cercle se forme au fur et à mesure). Je me mets au centre et je leur dis : « Maintenant, vous allez, les uns après les autres, en vous écoutant, prononcer distinctement votre prénom. Il ne faut aucun bruit parasite. Juste vos prénoms qui seront égrenés, au fur et à mesure. Si vous réussissez à faire le tour de vos prénoms, sans qu’il y ait le moindre bruit, nous aurons réussi. »

Les enfants sont concentrés, attentifs. On commence par une petite fille, qui me regarde de ses grands yeux. Elle prononce son prénom en l’articulant joliment. Puis son voisin de gauche, à qui elle tient la main, enchaîne, prononce son propre prénom, et ainsi de suite, comme un jeu de dominos qui s’effondrerait. Les prénoms s’enchaînent, rapidement, sans aucun bruit.

Le cercle des 80 prénoms d’enfants.

Lorsque le dernier prononce le sien, un énorme applaudissement, partagé par tous les enfants et par tous les adultes présents, retentit dans la pièce.

Nous distribuons à chaque enfant un carnet vierge pour qu’ils puissent y tenir un journal intime.

Je réalise alors un rapide sondage : qui souhaiterait devenir écrivain ? Un quart environ des élèves lèvent la main.

Une petite fille s’approche de moi et me demande un autographe. Tous les autres suivent son mouvement. Je ne suis pas habitué. Les écrivains ne sont pas des rocks stars. Nous ne sommes pas des acteurs de cinéma, des chanteurs connus. Personne dans la rue ne nous arrête pour nous demander un autographe. Sauf à Montrichard, éphémère capitale de la France, où tout est possible.

Ensemble, on descend ensuite dans la cour. Sous le Gingko Biloba, je lis aux élèves le texte de Christiane Moulinier. Un petit garçon me demande s’il est vrai qu’il y avait du sang à nos pieds.

Je hoche la tête.

Un peu plus tard, une de ses camarades s’approche de moi, entoure mon corps avec ses bras. Elle dit : « Je ne vous oublierai jamais. »

Moi non plus, je ne vous oublierai jamais.